Grossophobie et entreprenariat avec Alexe Martel

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Cannelle :

Bienvenue dans ce nouvel article de mon podcast sur l’alimentation « La pleine conscience du pouvoir ». Aujourd’hui, je vous propose aujourd’hui un épisode à 2 voix, puisque j’ai la chance de recevoir Alexe Martel. Ensemble, nous allons parler de la grossophobie dans le monde de l’entreprenariat – et de la discrimination dirigée contre les personnes grosses en général, bien sûr. Alexe vous raconte ici pourquoi et comment elle a décidé de se montrer. Quelle est sa vision de l’impact de la représentation dans une lutte sociétale telle que la grossophobie ? Comment a-t-elle géré ses propres mauvaises expériences ? Quel est son propre rapport au corps ? Quelle place voit-elle pour l’entourage dans cette problématique ? Découvrons cela ensemble.

« Moi, je suis infopreneur, donc mon entreprise, c’est une entreprise avec laquelle je vends des formations en ligne. Ça veut dire que je suis très visible. Et récemment, j’ai vu une pub où on me voit assise sur mon futon, et, évidemment, j’ai reçu un commentaire sur mon poids. »

« Je me suis longtemps empêchée d’être visible parce que je suis grosse. »

« Moi, quand j’ai commencé, je trouvais qu’il n’y avait que des exemples de personnes dans mon univers de l’entreprise en ligne. »

« Moins on est représenté, moins on peut encourager d’autres personnes grosses à se montrer et plus on laisse cette espèce de cercle vicieux se perpétuer. »

« N’hésitez pas à m’envoyer un audio sur Instagram, ça me fera plaisir d’être votre cheerleader et de vous écouter un petit peu. »

« Y a aucune raison pour que ça ne progresse pas pour les gros et les grosses de ce monde, donc je suis très optimiste quand même. »

Une expérience de grossophobie sur les réseaux sociaux

– Bonjour Alexe !

– Bonjour !

– Alexe, tu es amoureuse des grues, passionnée de rédaction persuasive, auteure du livre « Ajoute un zéro » paru en novembre 2021, formatrice et créatrice du podcast « 15 minutes de persuasion ». Tu vis au Canada, et c’est vraiment un honneur pour moi de te recevoir aujourd’hui. Un honneur parce que je suis ton travail depuis un certain temps, et que je trouve précieux que tu prennes aujourd’hui ce temps avec nous pour échanger. Lecteurs, vous vous demandez peut-être là tout de suite le rapport entre Alexe, son travail, les grues, et notre sujet ici… En effet, « La pleine conscience du pouvoir » est un podcast qui parle de relation avec l’alimentation, de rapport au corps, de pleine conscience, etc. En fait, je t’ai contactée suite à une newsletter que tu as partagée avec tes abonnés, fin janvier de cette année 2022, dans laquelle tu partageais une expérience fort désagréable vécue sur les réseaux sociaux… Veux-tu bien nous la raconter ? Mais peut-être avant souhaites-tu compléter la façon dont je t’ai présentée ?

– Non, ça me convient parfaitement. Je trouve que tu as fait une très belle présentation, c’est parfait. 😊

– Tant mieux ! Dans ce cas, est-ce que tu es OK pour partager avec nous cette expérience désagréable que tu as vécue ?

– Absolument ! Moi, je suis infopreneuse, c’est-à-dire qu’avec mon entreprise, je vends des formations en ligne. Naturellement, je les vends beaucoup en parlant de mon expertise sur Internet. Cela veut dire que je suis très visible. Je publie sur LinkedIn, sur Facebook, etc. et je fais aussi de la publicité ! Évidemment, je reçois toute sorte de commentaires… Récemment, j’ai fait une pub qui a vraiment mieux performé que beaucoup d’autres, dans laquelle on me voit assise sur mon futon, avec mon charmant petit chaton, Crapule, quand elle était encore petite. La photo est toute colorée, je suis de bonne humeur dessus et ça se voit ! Évidemment, dans ce type de contexte, nous nous coltinons toujours des commentaires désagréables et j’en ai reçu un sur mon poids. Quelqu’un a écrit quelque chose comme : « Comment tu as fait pour rentrer dans le cadre tellement tu es grosse… ». J’en ris maintenant, mais les premières fois que tu reçois des commentaires comme ça, ce n’est pas nécessairement drôle. Nous apprenons tranquillement à vivre avec, mais j’ai ressenti comme une ironie car juste avant – c’est-à-dire il y a quelques semaines par rapport à la date de sortie de ce podcast – j’avais fait une publication LinkedIn sur la grossophobie. J’y ai raconté mon expérience par rapport à ça et le fait que je me suis longtemps empêchée d’être visible parce que je suis grosse. Du coup, ce commentaire était comme une démonstration de tout ce que j’avais évoqué dans ce post ! Ce post qui, d’ailleurs, fut viral : j’ai eu 1 million de vue sur cette publication sur la grossophobie. Pour en revenir à ta question, tel était ce commentaire désobligeant sur mon poids !

– Ce que tu partageais avec moi, c’est aussi que les personnes autour de toi ont voulu te rassurer : « Tiens plutôt compte de tous les commentaires positifs. », « N’y fais pas attention. », « C’est normal que le succès engendre ça. », etc. Mais ce n’était vraiment pas de ça dont tu avais besoin à ce moment-là.

Le réflexe de minimisation d’un problème au nom du réconfort

– Absolument ! Ça, je pense que nous le faisons tous un peu, moi la première. Quand un ami se confie à moi en me racontant un problème, parfois mon premier réflexe est de chercher une solution ou de chercher à réconforter en diminuant sa douleur, en faisant comme si c’était moins grave que ça ne l’est réellement. Je ne sais pas si on peut qualifier cela de harcèlement car ça ne provient pas d’une seule personne, mais plus je suis visible, plus je suis victime, disons ça comme ça, de commentaire de ce genre. J’ai remarqué qu’à chaque fois que j’en parle publiquement, le réflexe des gens est de répondre : « Mais Alexe, c’est normal, ça vient avec le succès, c’est signe que ça va bien pour toi. ». Ça me fâche, parce qu’à mes yeux, ça revient à invalider mon sentiment et à normaliser ces commentaires-là.

– Exactement ! C’est aussi ce que je ressens en t’écoutant ! « C’est normal »… Mais non ! Non, ce n’est pas normal. Mais, bien sûr, je comprends ce que ressentent ces personnes et la façon dont elles veulent t’aider. Tu as raison : je pense que nous avons tous ce réflexe-là, d’essayer de rassurer et de faire baisser le niveau d’inconfort. Mais, comme tu dis, ça implique quelque chose de l’ordre de la banalisation.

– Voilà ! Et puis ça donne le sentiment que l’émotion est niée, qu’elle n’est pas accueillie, pas validée. Or, je pense que la première réaction dont nous avons besoin quand nous vivons de la colère ou une émotion négative qui est justifiée, c’est de s’entendre dire « je t’entends, je t’écoute et tu as raison : c’est dénué de bon sens ». Et cela, sans justifier, sans expliquer ni chercher des raisons à tout ça.

– Oui, je garde aussi en tête que tu avais déjà pas mal travaillé sur l’idée d’être plus visible, de te montrer avec des photos de toi en entier, avec ton corps, tu en avais parlé sur LinkedIn, etc. Et là, bim, cet événement arrive, comme un boomerang.

– Absolument. Pour te donner une idée, mon entreprise est en essor depuis environ 2017. C’est là que j’ai commencé à vraiment créer du contenu, à me rendre un peu plus visible, etc. J’avais le même photoshoot qui tournait depuis 2018 ou 2019, parce que je déteste prendre des photos. D’ailleurs, je dis encore que je déteste prendre des photos, alors que ce n’est pas vrai ! Mes dernières expériences ont été super positives. 😊 Mais ce fut tout un cheminement pour arriver à oser prendre des photos sur lesquelles ma posture n’était pas réfléchie à 100 % en fonction de réflexions telles que : « qu’est-ce qui ne ferait pas paraître mon double-menton », par exemple. Tu comprends ce que je veux dire ? Il y avait quelque chose de violent, à recevoir ça à ce moment-là. Je venais de faire cette publication LinkedIn, dont le but était de dire aux personnes grosses qu’elles aussi ont le droit d’être visibles. Moi, quand j’ai commencé, je trouvais qu’il n’y avait que des exemples de personnes minces dans mon univers de l’entreprise en ligne. Ça me donnait l’impression que, comme je n’avais pas cette espèce de privilège de correspondre aux standards de beauté, je n’aurais pas de succès, ou j’aurai plus de difficulté à en avoir. Ça avait beaucoup tourné dans ma tête. Par conséquent, le but était de dire aux gens : « vas-y quand même, parce que si tu ne le fais pas, il y aura encore moins d’exemples ». En somme, le timing-là était vraiment dégueulasse.

Le rapport au corps et au sport engendré par la grossophobie

– Et oui… Je suis marquée par cette non-représentation des corps « différents », « pas normée », entre guillemets, que tu évoques. D’ailleurs, cela concerne toutes les sphères ! Tu parles de l’entreprenariat en ligne, mais ça existe dans tous les domaines de la société. Il faut prendre son courage à 2 mains et être la première, finalement.

– Voilà ! Plus nous le ferons et plus nous encouragerons d’autres personnes à faire comme nous. Une des choses qui a beaucoup changé la manière dont je me sens avec mon corps, c’est de suivre des influenceuses sur Instagram, qui ont un corps qui ressemble davantage au mien. Entre autres, je suis beaucoup de femmes grosses qui font du sport parce que, pour moi, le sport est très relié à cette idée que je « dois » perdre du poids. Pour moi, c’est assimilé à un milieu très toxique. Du coup, suivre des personnes qui ont mon corps et qui font du sport, non pas dans le but de perdre du poids, mais juste pour être en forme, prendre du plaisir et bouger, ça a complètement changé mon rapport à mon corps. Plus il y a aura d’entrepreneurs ou autres personnes visibles à être gros, moins ce sera stigmatisé et plus nous nous donnerons le droit de prendre cet espace-là.

– C’est un cercle vertueux, comme une chaîne qui se répand pour permettre à chacune d’oser. Je suis d’accord avec toi en ce qui concerne le monde du sport ! Nous en avions parlé dans un précédent article, avec Camille. Elle est kiné et créatrice d’une plateforme qui s’appelle « corpsenmouv ». Elle milite beaucoup aussi, par rapport au mouvement pour se faire du bien, pour se sentir mieux dans son corps, sans aucune injonction à le modifier ni à perdre du poids. Je suis tout à fait d’accord avec toi sur le fait qu’il est important de diversifier les images autour de nous. En ce qui concerne les images publiques, nous subissons. Mais, sur les réseaux sociaux, nous avons un pouvoir sur les images que nous souhaitons voir et ça peut être vraiment puissant.

– Oui ! Finalement, le but de mon intervention, c’était de sensibiliser les gens au fait que ce n’est pas parce que ça arrive souvent que c’est normal et acceptable. Je pense que les réseaux sociaux amplifient beaucoup les comportements de marge. Exemple : cette publicité a été vue par des dizaines de milliers de personnes… et une personne a fait ce commentaire-là. Toutes les fois où je ferais une publicité, je me coltinerai un ou 2 commentaires négatifs sur mon poids, mais ces personnes sont une très petite minorité parmi celles qui ont vu la publicité. Du coup, le fait de dire que je dois m’y attendre et que c’est normal, est erroné. Non, ce n’est pas normal, c’est marginal et amplifié par les réseaux sociaux. La seule raison pour laquelle je vois et ressens ce commentaire de cette façon, c’est parce que je suis vue. Quand je reste dans mon safe-space de gens autour de moi qui partagent mes valeurs, je subis beaucoup moins de grossophobie. De plus, je pense que ça dépend de l’expérience de chacun. Si tu as la chance d’avoir un entourage au sein duquel ces réactions-là existent moins, parce que les gens y sont plus sensibilisés, alors le fait d’arriver sur les réseaux sociaux peut être très déstabilisant.

– Oui, ce serait comme de se retrouver soudainement au milieu d’une foule, dans le grand bain et de perdre brutalement ses repères. C’est ça que tu veux dire ?

– Exactement. Ce n’est pas un espace protégé avec les proches, les amis, la famille et la communauté bienveillante autour de nous.

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Une suggestion de réaction face à la grossophobie dans l’entreprenariat

– Bien sûr… Du coup : paf, ce que tu te prends la figure est violent. Comment as-tu répondu à ce commentaire ? Comment gères-tu ça… s’il y a à le gérer, d’ailleurs ?

– Non, je n’ai pas répondu. Je considère que c’est une perte d’énergie, mais je respecte très fort les personnes qui ressentent le besoin de répondre. Je l’ai déjà fait par le passé et parfois, je le fais encore. Quand j’ai envie d’exprimer ma colère, je pense que c’est aussi une réaction totalement valide que de l’exprimer envers la personne concernée. Mais, récemment, j’ai commencé à arrêter de le faire parce que, de mon côté, je trouve ça inutile et aussi parce que, souvent, il y a des gens de ma communauté qui prennent ma défense à ma place, sans que j’aie besoin de le faire. Ça, j’avoue que c’est un gros soulagement pour moi. Surtout quand c’est une personne mince, ça m’apporte comme une satisfaction supplémentaire ! En tout cas, quand quelqu’un de ma communauté prend le lead, devient un allié, je me débarrasse de ce devoir-là que je peux ressentir parfois, de répondre à ces commentaires. Aussi, aujourd’hui, je m’autorise beaucoup à bloquer ces gens-là, à les sortir de mon environnement et de mon réseau. Quand j’ai fait cette publication virale sur LinkedIn, j’ai bloqué une douzaine de personnes.

– Ah oui, quand même ! Là aussi, il y avait eu des remarques grossophobes ?

– Absolument. Il y a des gens qui appelaient mon poids un « handicap ». C’était extrêmement violent pour moi… Dans certains commentaires que j’ai reçus, les gens mettaient en doute ma rigueur, ma capacité à être bonne dans mon travail, parce que je suis grosse. Quand nous sommes gros, on nous responsabilise beaucoup par rapport à notre poids et moi, ce genre de commentaire-là me dégoûtent fortement. Mais, en fait, sur tes réseaux sociaux, tu es chez toi. Doit bien sûr rester l’idée que nous pouvons débattre, mais des personnes qui balancent de fausses croyances comme ça sur la grosseur, je ne vois pas pourquoi j’aurai à les supporter dans mon environnement à moi, dans mon réseau LindkedIn professionnel à moi. Du coup, j’ai systématiquement bloqué toutes les personnes émettant une opinion que j’ai jugé violente ou dérangeante.

– Ce que tu dis, c’est que c’est ton profil, ta communauté, c’est chez toi, à l’instar de ta maison. Du coup, tu peux inviter ou virer de chez toi qui tu veux virer. Est-ce bien cela ?

– Absolument. Ce qui me fait le plus de peine, c’est de constater à quel point ces gens-là pensent qu’ils ont raison. Ils sont convaincus qu’ils défendent la vérité et qu’ils me font presque une faveur en remettant en question mon alimentation, ma santé et mon corps sur la place publique. Je trouve ça extrêmement violent et c’est là que nous voyons à quel point la grossophobie est socialement ancrée. Le fait que quelqu’un puisse se permettre d’émettre des commentaires comme ça et de les assumer aussi facilement, juste en se fiant à une photo publiée sur LinkedIn, est très révélateur.

– Je suis aussi marquée par ces conseils donnés alors qu’ils n’ont rien à voir avec le sujet de départ et complètement non-sollicités et déplacés. C’est comme si on te conseillait : « Tu devrais essayer tel shampoing. », alors que tu es en train de parler de ton boulot. Quel est le rapport ?

– Absolument ! Le but de cette publication, c’était de dire que même si tu es gros, tu mérites d’être visible, tu as des choses à dire, tu ne devrais pas t’excuser d’avoir ce corps et tu peux avoir du succès… C’était une publication très inoffensive à mon sens, car le seul but était d’inspirer des gens par la représentation. Mais j’ai constaté que le seul fait d’exister en tant que personne grosse et de dire « salut, j’ai du succès », ça dérange assez pour que des gens, principalement des hommes d’ailleurs, viennent critiquer ma santé. J’ai trouvé ça fascinant… et très triste.

– Oui ! Cela rejoint ce qui nous disions tout à l’heure au sujet de la « non-normalité ». Au-delà de l’insulte, même aux « conseils », j’ai envie de dire stop ! Je suis un peu naïve, donc je suis toujours surprise de ce genre de comportement. À chaque fois, je me demande comment c’est possible que ça passe par la tête des gens. Mon entourage me dit souvent : « Anne, redescends sur Terre ! ». Comme tu le disais tout à l’heure, les réseaux facilitent ce genre de comportements, entre autres car ils les anonymisent… Mais, à chaque fois, je tombe des nues que nous en soyons encore là et qu’il y ait encore des personnes qui viennent remettre en cause des compétences de professionnelles à cause de l’aspect d’un corps…

De l’illogisme des conseils grossophobes, notamment sur le sport

– Tous ces stéréotypes autour de la grosseur sont tellement forts…  Notamment cette idée de toujours rendre responsables les personnes de leur poids. On nous parle comme si nous étions obligatoirement paresseux, comme si nous le vivions obligatoirement mal, alors que c’est faux, pour commencer. Ensuite, même si c’était vrai, ce ne sont pas leurs affaires ! Il y a plein de personnes minces qui n’ont pas une bonne santé et que ne se coltinent pas sans arrêt des commentaires inappropriés sur leur corps. Ce qui me tue aussi, avec ces commentaires, c’est que ce sont eux qui m’ont dégoûtée du sport. Ce n’est pas le fait d’être gros qui nous empêche de bouger, ce sont les regards qui sont portés sur notre corps. Ils nous empêchent d’aller dans un espace commun de gym sans être entourés de photos avant/après et de cette espèce de toxicité autour du comptage de calories. C’est ça, qui fait que les espaces sportifs sont durs à investir pour les personnes grosses. Donc, même si le désir réel de ces gens est que les personnes grosses bougent plus, ils nuisent à cela ! Ce type de réaction est un non-sens. Quand j’ai commencé à faire un peu de course à pied, je me rappelle à quel point j’étais stressée à l’idée de chercher des vêtements appropriés, mais aussi à l’idée de simplement courir dehors à la vue de tous. Nous pouvons facilement projeter des complexes dans ce type de contexte…

– C’est important ce que tu dis là ! Nous avons commencé en parlant des réseaux sociaux et de la visibilité qu’elle implique. Mais cette dernière existe aussi au quotidien, dans l’espace public et au travers de tes actions, que ce soit pour le sport ou dans d’autres domaines. Je discutais il n’y a pas longtemps avec une personne qui me disait qu’elle n’ose plus manger dans la rue ni dans un espace public de manière générale. Même aller au restaurant était devenu difficile, parce qu’il y a sans arrêt des regards jugeant, voire des commentaires émis à haute voix. La seule solution qui apparaît alors serait de se cacher… mais ce n’en est pas une. C’est aussi ça, le message que tu nous passes, aujourd’hui, n’est-ce pas ?

La place de la représentation dans la lutte contre la discrimination des gros

– Oui ! La représentation est tellement importante ! Nous l’avons vu avec les femmes, entre autres. Quand il n’y avait presque pas de femmes scientifiques, par exemple, il y avait beaucoup moins de petites filles voulant devenir scientifique, parce que quand il n’y a pas de représentation, pas de modèle, nous ne pouvons pas être pas inspiré pour faire la même chose. Au Québec, nous avons une émission qui s’appelle « Révolution ». C’est une émission de danse qui a eu un très très très grand succès. Suite à sa diffusion, les inscriptions d’enfants dans les écoles de danse ont connu une augmentation drastique, parce que la représentation inspire, génère des comportements et change des attitudes. Ainsi, plus nous nous cachons en tant que personnes grosses, moins nous sommes représentés, donc moins nous pouvons encourager d’autres personnes grosses à se montrer et plus nous laissons cette espèce de cercle vicieux se perpétuer. C’est idiot, enfin non, c’est triste, mais même les personnages dans les télé-séries ou autres, sont décrits pas des personnes minces et perpétuent les préjugés sur les personnes grosses. Ces temps-ci, je regarde Brooklyn Nine-nine, qui est considérée comme une émission de télé très XXX, pour parler en langage de génération Z, mais très à gauche, très déconstruite, etc. Pourtant, c’est plein de blagues grossophobes ! C’est fou ! Il y a des personnages de toutes sortes d’origines, ça aborde les questions LGBT, plein de sujets super importants… mais la grossophobie est quand même là. Ça m’a fasciné de constater combien on peut avoir un regard déconstruit sur certains sujets et quand même continuer à propager ces stéréotypes sur les personnes grosses. C’est pour cela qu’il faut se montrer ! Quelque chose qui m’a fait me sentir longtemps illégitime à parler de ce sujet-là, c’est que j’ai de grosses fluctuations de poids. Ce n’est pas parce que je veux perdre du poids, mais le fait est que j’ai un poids qui varie beaucoup, pour toute sorte de raison. Ça m’a permis de voir les 2 côtés. Je vois très bien comment les étrangers surtout, les gens qui ne me connaissent pas, me traitent différemment quand je suis plus mince versus quand je suis à mon poids le plus élevé. Sentir cette différence de traitement chez les gens, ça prouve la réalité des expériences que les personnes grosses décrivent. À un moment donné, j’ai été frappée par cette question : si je n’en parle pas, qui va le faire en premier ? Dans mon espace à moi, dans lequel j’ai un petit peu d’influence, j’entends.

– Je trouve très intéressant que tu aies pu vivre les 2 faces du sujet, c’est-à-dire le corps mince, plus normé et le corps plus gros et que tu aies pu vivre de l’intérieur cette différence de considération et d’attention qui t’était portée.

– C’est intéressant oui, et aussi très difficile à vivre ! Sans entrer dans les détails, quand j’étais à mon poids le plus mince, je n’étais pas en forme, en fait. Ce n’était pas nécessairement positif, ça venait plutôt d’une médication qui m’avait fait perdre du poids. Recevoir des compliments pour une perte de poids qui n’était pas souhaitée, sans que les gens soient au courant de ce qu’il se passait dans ma vie, c’était désagréable. Je me rappelle très bien d’avoir engueulé une de mes tantes de manière très réflexive parce qu’elle venait de me faire un compliment sur mon poids. J’étais très fâchée, car ça fait réaliser tout le jugement qui était là avant… Tu comprends ce que je veux dire ? C’est très violent, de dire à quelqu’un : « Wouahou ça se voit que tu fais du sport, tu es en forme, tu as plus de cardio ! »… Ce sont des commentaires sur la santé, directement sur le poids des gens, ce n’est jamais positif.

– Je comprends, pour l’avoir expérimenté aussi, quand j’ai perdu pas mal de poids il y a quelques années. Je n’en revenais pas de tous les compliments que je recevais. C’était : « Oh c’est bien ! », « Bravo ! », « Félicitations ! », « Je t’admire… », etc. En plus, je m’étais mise au sport en même temps. Mais ce que ces personnes ne savaient pas, et j’ai moi-même eu du mal à m’en rendre compte, c’est que ça ne m’allait pas du tout, cette façon de vivre et de voir les choses. J’étais dans un comportement alimentaire complètement perturbé. Après, j’ai repris du poids et je me suis demandé « Mais alors, que vont-ils penser ? ». Nous retrouvons toujours les peurs et les jugements…   Du coup, je comprends ce dont tu parles au sujet de ces 2 facettes et par rapport à cette habitude que notre société a de commenter la silhouette, le poids et la façon de manger des gens. C’est un éternel problème !

– Je pense qu’il ne faut pas se le cacher : il y a une part de tout ça qui est très capitaliste. L’industrie de la perte de poids est tellement gigantesque… C’est dans leur avantage de faire sentir notre poids comme inadéquat.

grossophobie

De l’importance de l’entourage pour pouvoir affronter ce vécu douloureux

– Je vois que nous allons bientôt devoir nous quitter, mais il nous reste encore un peu de temps. 😉 Ma question va peut-être te paraître naïve, mais je me demande s’il y a un moyen de prévenir ces commentaires-là, si nous revenons sur ce que tu as vécu avec cette publicité. Ou bien est-ce qu’il faut juste oser, y aller, voir ce qu’il se passe et gérer comme nous le pouvons ? Je ne sais pas s’il y a une solution…

– Je pense que la solution existe, mais que c’est une solution à long terme. Plus il y aura des personnes grosses qui sensibiliseront leur entourage à ce dont nous parlons aujourd’hui ici, et plus nous oserons amener ce sujet-là dans les conversations, plus il y aura des personnes grosses qui prendront l’espace auquel elles ont droit et plus ce sera perçu comme « normal ». Moi, j’habite en Amérique, mais ici, la taille moyenne pour une femme, c’est 16. Et tu n’es pas mince, quand tu portes du 16 ! Or, c’est la taille moyenne, donc c’est très normal. Du coup, je pense que la solution existe à long terme, en mettant en place une représentation. Ce qui est difficile, c’est que les évolutions comme ça, et nous l’avons vu avec toutes sortes d’évolutions sociales, comme la condition féminine ou le mariage gay, ce sont des évolutions lentes. Ça demande vraiment un mouvement de société, une multitude de personnes qui agissent pour que les attitudes et la société en général se mettent à changer. Je crois que c’est possible à moyen terme et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’en parle. À court terme en revanche, malheureusement, je ne pense pas que ce soit possible de ne recevoir aucun commentaire de ce genre. Je pense que la réalité, c’est que plus nous sommes visibles, plus nous nous exposons à des personnes qui sont loin de nos valeurs, et donc à des commentaires de ce genre. Par contre, je pense que ce que nous pouvons faire, c’est éduquer notre entourage sur ce dont nous avons besoin, quand la situation se présente. Il s’agit, par exemple, d’expliquer : « Je n’ai pas besoin que tu nies ce que je ressens ni que tu excuses ou justifies ce que je viens de dire. J’ai besoin que tu m’écoutes et que tu partages ma colère, que tu valides l’émotion que je vis en ce moment. ». Si nous trouvons, dans notre entourage, une ou plusieurs personnes en mesure de nous apporter ce soutien-là, ça devient beaucoup plus facile d’être visible car nous sentons que notre colère est partagée. Alors que, lorsque nous nions une émotion, elle reste quand même là…

– Et oui, c’est important d’avoir le bon entourage pour être soutenu dans cette forme de militantisme… Je ne sais pas si tu appellerais ça ainsi ?

– Oui ! Absolument. Pour moi, c’est très assumé. Je pense qu’aux débuts, j’avais peur, d’autant que j’ai une entreprise, de parler publiquement de ces sujets-là. Je dirais que plus mon audience grandit – aujourd’hui je suis quand même suivie par 15 000 personnes, plus une espèce de sentiment de responsabilité m’envahit. Je me demande : si je n’en parle pas, qui va le faire ?

– Je comprends. C’est comme une posture de pionnière d’oser y aller afin, et je l’espère vraiment, d’entraîner d’autres personnes derrière toi.

– Nous parlions de l’importance de l’entourage. Parfois, il peut y avoir besoin d’aller chercher cet entourage en-dehors de la famille. Moi, j’ai eu la chance d’avoir une mère qui a le même corps et qui a subi beaucoup de grossophobie, entre autres de la part de ses sœurs. Ceci dit, je ne veux pas intentionnellement blâmer mes tantes, car nous vivons dans une société tellement grossophobe que nous intégrons ces schémas-là… Mais moi, du coup, j’ai vécu dans une maison dans laquelle il n’y avait pas de balance, ni aucun discours culpabilisant sur certains types d’aliments. Malgré ça, j’ai quand même intégré des notions grossophobes, juste au travers de l’école, des médias, etc. J’ai eu un milieu de vie proche très sain et j’observe autour de moi que j’ai des amis gros et grosses qui n’ont pas la chance d’avoir dans leur entourage immédiat ce safe-space. Si c’est votre cas, je pense qu’il est temps de vous entourer d’autres personnes grosses qui vivent les mêmes expériences que vous. Suivez des gens gros sur Instagram, suivez des podcasts comme celui-là, qui abordent le sujet d’une manière sensible. Faites-le ne serait-ce que pour vous créer une communauté bienveillante autour de vous. Nous ne pouvons pas nous rendre visible et faire tout ce que je suis capable de faire maintenant si nous n’avons pas de soutien pour passer à travers toutes les émotions que nous vivons.

Le mot de la fin d’Alexe Martel sur la grossophobie et l’entreprenariat

– Tout à fait ! Merci beaucoup Alexe, pour cet échange passionnant. À chaque fois que je reçois quelqu’un, je termine de la même façon : il y aurait encore beaucoup à dire ! Mais, avant que nous nous quittions, y a-t-il un dernier message que tu aimerais partager ?

– J’ai juste envie de te remercier ! Je fais beaucoup d’entrevues sur mon expertise, autour de ce que j’accomplis dans mon entreprise, en tant qu’entrepreneur et créatrice de contenus, etc. Mais c’était extrêmement important pour moi d’aborder ce sujet-là, qui fait vraiment partie de mon expérience et dont j’ai rarement l’occasion de parler ainsi, pendant 30 min. Vraiment, Anne, je voulais te remercier de m’avoir donné la chance de peut-être sensibiliser encore plus mon audience. S’il y a des gens qui ont peur d’être visible : n’hésitez pas à m’envoyer un audio sur Instagram ! Ça me fera plaisir d’être votre cheerleader et de vous écouter un petit peu ! 😉

– Oui : osez, osons ! Créons un espace bienveillant autour de nous ou en allant le chercher s’il n’est pas là. Maintenant, il y a pas mal de personnes sur Instagram qui parlent de grossophobie, échangent sur le sujet et militent. Je pense à des comptes comme Stop Grossophobie, par exemple. Gras Politique propose un podcast que je trouve intéressant et très utile pour sensibiliser les personnes « non-grosses », ou dites « normées », même si je n’aime pas ces mots, à ce que peuvent vivre les personnes grosses. Je garde précieusement aussi cet espoir à moyen terme que tu partageais, de changer les représentations et les mentalités. Ça prend du temps, certes, mais ça s’est déjà passé pour d’autres sujets, donc il n’y a pas de raison !

– Exactement. Si nous l’avons vu pour d’autres causes sociales, il n’y a pas de raison que ça ne progresse pas pour les gros et grosses de ce monde. Je suis très optimiste quand même, vis-à-vis de tout ça.

– Ça fait du bien, d’entendre ça ! Pour terminer, je tiens à vous dire qu’il ne faut pas hésiter à aller voir tous les contenus d’Alexe ! 😊 Pour les entrepreneurs et entrepreneuses qui nous lisent, c’est vraiment super intéressant. J’aime beaucoup la façon dont tu communiques. J’ai adoré ton livre, je l’ai trouvé clair comme de l’eau de roche, avec des incitations à passer à l’action et des conseils pratiques. N’hésitez pas à vous le procurer. Je te remercie beaucoup, Alexe. C’était un grand plaisir pour moi de partager ce moment avec toi, de discuter ensemble et de continuer à déconstruire ces idées reçues.

– Merci encore à toi aussi !

Alexe Martel et moi espérons que cet échange vous aura insufflé des pistes de réflexion et une nouvelle vision de la grossophobie, notamment dans l’entreprenariat. Vous pourrez retrouver Alexe et son travail sur son compte Instagram, sur son profil LinkedIn et sur son site internet. Pour ma part, je serais très heureuse de recevoir votre avis sur cet article en commentaire ou par message via mon formulaire de contact ou mon compte Instagram. Un autre outil important face à la grossophobie est d’être en paix avec son alimentation et de la comprendre et cela est justement l’objet de mon accompagnement Indépendance Cannelle !

2 réponses

    1. Merci pour votre écoute du podcast et votre partage. je suis bien d’accord avec vous : Merci Alexe pour ce partage si inspirant !! 🤩

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