Le trouble alimentaire d’un homme | Témoignage de Ludovic

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Ce nouvel article de mon podcast sur l’alimentation marque un tournant dans les témoignages proposés jusqu’ici. Pour la première fois, il s’agit du récit du trouble alimentaire d’un homme. Parce que oui, bien sûr que les hommes aussi souffrent de troubles du comportement alimentaire ! Pour ce qui concerne l’hyperphagie, dont nous allons parler aujourd’hui, ils sont même presque autant touchés que les femmes, mais certainement encore moins diagnostiqués. Il est souvent très compliqué de poser un nom sur ce TCA. Peut s’ajouter à cela une plus grande difficulté à demander de l’aide pour un homme, mais s’il n’est pas question ici de généraliser ni de tomber dans les clichés. Je vous laisse découvrir le témoignage de Ludovic.

« Je m’appelle Ludovic, j’ai 25 ans et j’ai toujours eu des soucis avec mon apparence. »

« Effectivement, en tant qu’homme, ce n’est pas évident de parler de ce genre de chose. »

« J’ai pris du poids assez jeune, j’ai toujours été à peine au-dessus des courbes. »

« Il y a un côté honteux à faire ça et du coup, je mangeais plus qu’il ne fallait. »

« J’avais l’impression de faire de la boulimie, mais en même temps j’avais cette idée que dans la boulimie, on se fait vomir ou on cherche à éliminer la crise. »

« En novembre, j’allai très très mal et ma mère est venue chez moi. Elle m’a fait réaliser, avec ma psy en parallèle, que j’avais besoin d’aide. »

« Je me détache un petit peu de ce que j’aimerais qu’on pense de moi. »

« Je prendrai le temps qu’il faudra pour me remettre sur pied et ensuite, retrouver un travail. »

« C’est tout bête, mais j’ai juste envie de vivre heureux et d’avancer pas par pas. Au lieu de subir ma vie, je me sens vraiment vivant. J’ai envie de me sentir vivant et de plus en plus ! »

Une image corporelle abîmée dès l’école

– Bonjour Ludovic !

– Bonjour Anne !

– Je suis vraiment ravie de t’accueillir dans ce nouvel article de « La pleine conscience du pouvoir » ! Je suis toujours ravie de recevoir les personnes qui témoignent, mais c’est la première fois que nous parlons du trouble alimentaire d’un homme ici et je trouve ça extrêmement précieux. Je te remercie mille fois d’être venu partager ton histoire avec nous. Ce n’est vraiment pas rien ! Avant que nous ne commencions, est-ce que tu veux bien te présenter ?

– Bien sûr. Avant ça, je te remercie aussi de m’inviter car effectivement, en tant qu’homme, ce n’est pas évident de parler de ce genre de chose, mais ça me tient à cœur. Depuis peu, j’ai vraiment envie de partager tout ça. Je m’appelle donc Ludovic, j’ai 25 ans et je suis journaliste, actuellement sans emploi. J’ai toujours eu des soucis avec mon apparence, avec mon image de moi et notamment avec le poids. C’est quelque chose qui a vraiment pris une forte place dans ma vie au moment de l’adolescence, à cause des moqueries au collège, du fait d’essayer de me faire des amis et d’être rejeté… D’autant plus que j’étais plus jeune que la plupart d’entre eux, car j’avais une année d’avance et que je suis née en fin d’année. Quand je suis arrivée au collège, je n’avais même pas 10 ans.

– Ah oui, tu étais tout petit ! Enfin si je peux dire ça comme ça…

– Totalement ! Du coup, je me suis toujours senti en décalage et même temps, parfois je me sentais plus mature que la plupart de mes camarades. J’ai toujours été un solitaire, ou un solitaire avec des amis mais pas trop amis quand même. J’essayais de trouver des gens avec lesquels rester, mais je me sentais quand même mieux seul. Ensuite, en grandissant, c’est quelque chose qui est devenu un peu plus difficile à vivre et à comprendre. J’avais envie de sortir, de voir du monde et je pense que je me réfugiais dans la nourriture, parfois. J’ai pris du poids assez jeune, j’ai toujours été un peu au-dessus des courbes. Mais, à partir de l’adolescence, j’ai rapidement atteint les 100 kilos… Mon médecin, qui me suivait depuis tout petit, m’a envoyé vers une diététicienne qu’il connaissait. J’ai commencé un régime et j’ai perdu 20 kilos, je crois… avant d’en reprendre 25, comme avec pas mal de régimes. J’ai perdu tant que je faisais tout ce qu’il fallait faire, mais j’ai commencé à reprendre à partir du moment où la frustration a repris le dessus et où, même si je faisais ce qu’il fallait faire, je faisais aussi des compulsions, de petites crises.

– Si je comprends bien, ce rapport compliqué avec ton image corporelle a commencé tout petit. Est-ce que tu te souviens du moment où ça a débuté ?

– Pas vraiment. Je pense quand même que, enfant, j’étais plutôt détendu par rapport à mon image corporelle. Je ne me rappelle pas avoir eu de gros problèmes ni de gros complexes sur ce point. En revanche, ce que je dégageais et ma confiance en moi ont toujours été 2 sujets problématiques. J’ai toujours eu besoin, même petit, d’être rassuré et encouragé. J’avais toujours peur de mal faire, quitte parfois à m’enfoncer dans des mensonges qui allaient parfois très loin pour essayer de faire le mieux possible. Tout petit, je me suis beaucoup mis de pression, sans que personne ne m’en mette spécialement. J’ai donc toujours eu ce manque de confiance, qui s’est traduit par un manque de confiance physique quand j’ai commencé à être au collège, à tomber amoureux, à voir que j’étais un peu rejeté, etc.

– Bien sûr… Je garde aussi en tête le décalage que tu décrivais entre ton âge physique et l’âge dans ta tête, ainsi que la stigmatisation en raison de la forme du corps… Ça faisait beaucoup sur tes épaules de petit adolescent.

– Oui, d’autant plus que je suis arrivée dans un collège de ville. Une ville de 80 milles habitants « seulement », mais je venais d’un village de 600 habitants. L’année où j’ai sauté une classe, nous étions 5 en CM1… Nous nous connaissions tous ! Après ça, je suis arrivée dans un collège en ville, avec des gens qui, parfois, se connaissaient déjà. Je me suis un peu heurté à la méchanceté, à la moquerie, etc. J’étais un peu naïf, un peu innocent face aux attitudes des ados.

– Je t’entends dire « j’étais un peu petit, un peu naïf »… mais en même temps, tu n’avais que 10 ans ! En plus, tu évoques un environnement scolaire initial protégé, bienveillant… ou à peu près, en tout cas ?

– Je dirais plutôt « à peu près », oui. À l’école, ce fut tumultueux quand même. J’ai sauté une classe à la fin du primaire : j’ai fait CM1 et CM2 la même année. Les années d’avant, j’ai eu beaucoup de problèmes. J’étais déjà allé voir de nombreux psy… J’ai commencé très jeune, avec les psy. J’étais très impulsif car j’avais du mal à canaliser mes colères et mes émotions. J’ai fait pas mal de bêtises ! Avec le collège, j’ai découvert un environnement dans lequel j’étais tout sage car je ne comprenais pas les agissements, les façons de faire, les chamailleries…

– Les codes t’échappaient.

– C’est ça. Mais, étonnamment, au lieu de me sentir comme un enfant face à des grands, je me sentais presque plus mature. Je ne comprenais pas pourquoi les gens perdaient du temps avec de la méchanceté ou des chamailleries que je trouvais débiles. J’ai toujours eu du mal à me rentrer dans le moule des gens que je côtoyais.

– Ce qui rejoint le sentiment de décalage déjà évoqué. Pour en revenir à l’alimentation : tu as commencé à expliquer que cette relation s’est complexifiée à ce moment-là.

– Oui. C’est clairement à cette époque-là que j’ai commencé à piocher dans les placards… mais toujours en l’absence de ma famille. Il y a un côté honteux à faire ça, du coup je ne piochais qu’un peu et je mangeais plus qu’il ne fallait. Je faisais des repas normaux et à côté de ça, s’il y avait des paquets de chips ou d’apéro quelque part, ils disparaissaient dans l’après-midi et je faisais comme si ce n’était pas moi. Ensuite, ça a continué au lycée et à la fac. Au lycée, j’étais dans la même ville, mais plus près d’un grand magasin… Les pauses-déjeuners finissaient parfois en pause pour acheter des bonbons, des chocolats, des chips, des sandwichs, des aliments comme ça. Je prenais ça pour combler ma solitude car, comme je le disais, j’avais toujours 1, 2 ou 3 amis, principalement des filles d’ailleurs, mais j’étais quand même souvent seul. Du coup, le midi, ou l’après-midi quand j’avais une heure de pause, j’achetais ce genre d’aliments pour les manger en cachette.

L’ambiance à la maison autour des compulsions alimentaires

– Tu parles de manger en te cachant : comment ton entourage familial vivait ça ? Il s’était aperçu de quelque chose ? La notion de trouble alimentaire d’un homme est si peu connue… Comment était l’ambiance autour de ça, à la maison ?

– Il y a quand même eu plusieurs fois où j’ai été rattrapé par la patrouille… Et je dis ça sans méchanceté ! C’était des phrases comme : « Tiens, les chips ont disparu, c’est étonnant quand même… » ou « Le fromage a pris une claque ! ». Je sentais, parfois, qu’ils comprenaient que c’était moi sans trop savoir comment me le dire. D’autres fois, on me demandait si c’était moi ou pas, mais je me mettais à mentir. J’avais vraiment honte de dire que j’avais pioché dans des aliments comme ça… À cette époque-là, j’assimilais ça à de la gourmandise et mon entourage aussi. Beaucoup de monde associe ça à la gourmandise.

– Et oui… Alors que ça n’a rien à voir.

– Non pas du tout, mais je ne l’ai découvert qu’après.

– Ce dont j’ai l’impression aussi, en t’écoutant, c’est qu’il y avait comme une gêne des 2 cotés. Est-ce que c’est toi ? Non ce n’est pas toi. Tout le monde sait que c’est toi mais personne ne sait que c’est toi, tout ça avec de la gêne et de la honte de ton côté. Vous étiez désemparés, y compris tes parents.

– En effet, ils se sentaient impuissants et ne savaient pas comment m’aider. Ma mère continuait à m’amener chez la diététicienne mais elle voyait bien que je reprenais du poids alors que j’étais censée en perdre. Elle ne comprenait pas pourquoi et moi, évidemment, je ne lui disais pas que je piochais dans les biscuits. Du coup, au bout d’un moment, nous avons arrêté les rendez-vous avec la diététicienne. Ça ne servait à rien.

– Elle, elle ne savait pas non plus comment t’aider ? Comment ça se passait ?

– Non, elle ne savait pas.

– D’accord, c’était une diététicienne très classique.

– En ce qui concerne ma mère, elle ressentait de la culpabilité… Comme beaucoup de parents d’ailleurs, car nous reproduisons souvent ce que nous avons déjà vu dans notre entourage. En ce qui me concerne, par exemple, ça concernait le fait de manger un morceau avec du fromage ou du jambon, de grignoter, de se resservir, etc. Cela amenait de la culpabilité, car il y a de l’obésité et du surpoids dans ma famille et qu’elle ne voulait pas me voir reproduire ce que certaines personnes de mon entourage avait déjà fait.

– D’accord. Tu as donc arrêté le suivi avec la diététicienne qui ne t’apportait rien. Si je comprends bien, le fait de te mettre au régime avait accentué les compulsions, non ?

– Je pense même que c’est ça qui les a déclenchés ! Avant ça, ça m’arrivait de faire des compulsions, mais c’était quand même très raisonnable. Ça correspondait à ce que tout le monde pourrait faire après une journée compliquée. Mais manger en grosse quantité, en cachette, des aliments gras et sucrés, c’est-à-dire des aliments interdits dans mon régime : ça, ça a démarré avec le régime, justement.

– Le fait de braver l’interdiction a enclenché ça, d’accord. Là, nous en sommes aux années lycée/université. Le lycée était dans la même ville que le lycée, mais plus près d’un magasin. À la fac, tu es peut-être parti un peu plus loin ?

trouble alimentaire d'un homme

Les échecs scolaires et l’anonymisation à la fac

– Non, justement. La fac était juste en face du lycée, donc tout aussi proche de la zone commerciale. Du coup, je me suis retrouvé à criser davantage car c’est le moment où j’ai eu mon permis. Comme j’avais encore cette année d’avance à ce moment-là, j’ai eu mon bac à 16 ans et demi, donc je n’avais pas encore le permis. Mais parfois, quand j’attendais le bus ou que j’attendais que ma mère arrive, ça m’arrivait d’aller acheter un paquet de bonbons ou du chocolat. D’ailleurs, c’est ce que je faisais au début du lycée, avec un camarade de cours. C’est un peu lui qui m’a amené à acheter ce genre d’aliments juste avant les cours, choses que je ne faisais pas jusque-là. Quand je me suis retrouvé à la fac, c’est arrivé plus souvent. En plus, il y avait des distributeurs… Je me faisais même des petits défis, du type : prendre quelque chose au distributeur sans que personne ne me voit. J’ai commencé à prendre de plus en plus de poids… J’ai aussi commencé à avoir des échecs scolaires, car ce que je faisais à la fac ne m’intéressait pas. J’ai fait de l’Histoire, puis du droit, mais c’était en trop grande quantité pour moi. Trop d’Histoire tue l’Histoire, si je puis dire, et pareil pour le droit. 😉 J’avais besoin que de quelque chose de plus varié.

– D’accord, c’était trop centré pour toi.

– Oui, d’autant que j’étais jeune. Il y avait un décalage qui se voyait. Je n’avais pas du tout d’autonomie, je papillonnais et j’avais du mal à me concentrer sur les cours.

– Comme si tu n’étais pas à ta place. C’est ça ?

– Oui. En plus, pendant longtemps j’avais eu de bonnes notes mais sans forcer. Au lycée, je travaillais un peu plus, j’avais des notes un peu moins bonnes mais ça allait. J’ai eu mon bac mention « assez bien » sans forcer non plus. J’ai eu cette chance de ne pas avoir eu besoin de trop travailler pour réussir, sauf dans quelques matières où j’ai dû prendre des cours particuliers. Mais globalement, j’avais toujours eu cette facilité. Mais quand on arrive à la fac, la facilité ne fonctionne plus car il faut beaucoup de travail personnel, beaucoup de réflexion, il y a beaucoup de choses à connaître par cœur. Faire une dissertation sur François 1er ou sur n’importe quel concept de droit, ce n’étaient pas des choses qui m’intéressaient. Je ne m’y plaisais pas.

– Tu n’avais pas du tout acquis les méthodes pour travailler.

– Non, clairement pas. J’avais aussi l’impression de me noyer dans la masse. Je me suis rendu compte il n’y a pas longtemps que c’est un sentiment avec lequel j’ai beaucoup de mal et qui a joué un rôle dans le trouble alimentaire de l’homme que j’étais. J’avais l’impression d’être dans un troupeau. C’est une petite fac, mais nous étions 500 dans l’amphi et il y avait ceux qui étaient sérieux, ceux qui revenaient de soirée, ceux qui jouaient en plein cours… Et moi, au milieu, je ne savais pas trop quoi faire ni pourquoi j’étais là. J’avais du mal à nouer des amitiés et les personnes avec lesquelles j’ai réussi à construire quelque chose n’étaient pas là en cours. Je ressentais donc un grand besoin de m’enfuir. Je pense que la nourriture était mon échappatoire, mon moyen d’évacuer mon stress par rapport aux gens.

– Effectivement, j’entends bien, au travers de tes mots, le besoin de fuir et la solitude. Je retiens aussi ce sentiment d’être complètement anonymisé.

– En plus, je suis quelqu’un qui a toujours eu une bonne mémoire des gens. Si je parle avec une personne, je vais me rappeler de son prénom et de ce qu’elle m’a dit. Mais il y a beaucoup de gens avec lesquels j’avais parlé qui ne se rappelaient pas de moi. J’avais l’impression d’être un fantôme, j’étais à part. Les gens faisaient des soirées, mais moi, je rentrais chez moi tranquillement.

– Le mot qui me vient, c’est « transparent ».

– C’est ça. Je suis quelqu’un de très timide, ce qui n’est pas évident quand on veut être journaliste… Je ne voulais pas approcher les gens, donc je faisais en sorte qu’ils viennent vers moi. J’essayais d’attirer leur attention en faisant un sourire ou en leur rendant service. Par exemple, je me suis fait une super amie en m’asseyant pas loin d’elle après avoir vu qu’elle avait un problème avec son ordinateur. C’était le même que le mien et je connaissais la réponse à sa question. Je m’étais donc assis pas loin en me disant qu’elle me poserait peut-être la question et viendrait me parler. C’est un peu bête mais c’était ma façon de sympathiser avec les gens. D’ailleurs, c’est resté une très bonne amie, une des rares. J’avais besoin de solitude et en même temps, j’avais besoin de voir des gens, tout en ayant beaucoup de mal à m’approcher d’eux et à discuter et faire connaissance. J’étais un peu perdu.

– Et pas qu’un peu, j’ai l’impression.

– Oui, beaucoup même.

– Comment ça a continué ?

Déménagement à Lille, travail en alternance et prise de poids

– Ça a continué avec des redoublements à la fac… J’ai fait une année en Histoire où j’ai vaguement eu de mauvaises notes parce que je ne travaillais pas vraiment. Je ne suivais pas en cours et je n’avais pas envie de suivre. Ça a continué jusqu’au début de ma deuxième deuxième année. J’en étais donc à ma 5e année à la fac et c’est là que j’ai trouvé un accès au métier que je voulais faire, c’est-à-dire journaliste. J’ai toujours voulu exercer ce métier, depuis le collège, un peu par admiration pour mon parrain, mais aussi pour être journaliste sportif. J’avais envie de raconter des choses, de commenter, d’analyser, de rendre compte des événements, de partager, etc. En grandissant est apparue l’envie de parler des gens, de faire témoigner, de raconter de petites histoires et des choses que nous ne voyons pas derrière les plus grands événements. J’ai toujours eu cette envie, mais je ne savais pas comment y accéder sans passer par science po ou par des écoles très coûteuses. J’ai commencé une formation en alternance, c’est-à-dire que j’avais des cours en travaillant en même temps. J’ai commencé à Lille en février 2018. Jusqu’alors, j’avais juste été correspondant sportif pendant 3 ou 4 ans. Pendant ces années, j’écrivais des comptes-rendus de match, ce genre de chose. Je n’avais donc pas une grosse expérience, mais avec l’alternance je me suis retrouvé journaliste dans une presse locale, dans le Nord-Pas-de-Calais… J’étais à 1 000 km chez moi, car je viens du sud-ouest.

– Quelle incidence ça a eu sur ta relation avec l’alimentation ? Le trouble alimentaire d’un homme ou d’une femme loin de chez lui ou elle se trouve souvent modifié, en bien ou en mal.

– Ça a eu une incidence assez néfaste. Je suis parti en me disant : « je vais pouvoir cuisiner comme je le veux, manger équilibré et perdre un peu de poids ». À ce moment-là, je pesais 125 kilos, je crois. Je m’étais dit que c’était un moyen de repartir du bon pied, d’autant que c’était loin de ma famille. Je ressentais le besoin de m’éloigner un peu, de voler de mes propres ailes.

– Tu avais quel âge, à cette période-là ?

– J’avais 21 ans et je me sentais un peu étouffé à la maison. Les tensions étaient parfois plus fortes qu’avant et j’avais besoin de plus de solitude et d’intimité. Je m’étais donc dit que c’était nickel, que ça allait être le grand saut dans l’inconnu, mais pour du bon. Et il y a du bon, il y a eu du très bon ! Mais sur le plan alimentaire, ça a été très dur. J’ai découvert la vie seul, en appartement et le fait que le frigo ne se remplit pas tout seul. Si on ne fait pas les courses, il n’y a pas de nourriture. Si on ne cuisine pas, il n’y a pas de repas. Et donc s’il n’y a pas de repas, il n’y a pas d’alimentation équilibrée. Si bien que, très rapidement, je me suis mis à faire de petites courses avec beaucoup de choses que je mangerai le soir-même et quelques trucs à manger les prochains jours. C’est devenu catastrophique, car j’ai pris beaucoup de poids. Il faut savoir qu’en plus, il y a eu une période de quelques mois pendant laquelle j’ai fait de l’apnée du sommeil à un niveau très sévère. J’avais une énorme fatigue et nous savons que la fatigue et les troubles alimentaires, ce n’est pas un bon duo.

– Ça ne fait pas bon ménage, non…

– Je me suis complètement tombé dans les TCA. Je rentrais chez moi, je mangeais et je dormais. J’étais vraiment une loque. Quand j’étais en repos, j’étais affalé sur le lit et je me levais juste pour manger ou pour aller faire des courses. Je mangeais de plus en plus mal. Je me suis même rendu compte que je n’ai pas mangé de légume pendant très longtemps, alors que j’adore ça. Je mangeais surtout des biscuits apéro, des chips, de la charcuterie, du fromage, du pain, etc. et tout ça en grosse quantité. En 2 ans, j’ai dû prendre environ 40 kilos.

– J’ai l’impression, encore, d’une extrême solitude.

– Exactement. Je quittais une vie dans laquelle j’étais avec ma famille. Toute ma famille se trouve dans le sud-ouest. Mes grands-parents habitent à 1 h de route et ce sont les plus éloignés. Toute ma famille proche habitait proche justement et c’est quand même un plus. Là, je me retrouvais à vivre tout seul, à 1 000 km d’eux. Quand j’avais un petit coup de mou ou envie de voir du monde, je ne pouvais pas passer leur dire bonjour. Je ne sais pas me faire des amis, je n’ai jamais vraiment réussi. Du coup, à part mes copains de promo, j’étais seul dans ma ville du Pas-de-Calais. En plus, je passais d’une vie où j’étais quand même assez actif à une vie où je ne faisais rien une fois rentré chez moi. Avant, je faisais de la musique et je jouais à la pelote basque. Mais évidemment, de la pelote basque, il n’y en avait pas, là-bas. Il y avait 3 ou 4 clubs, mais beaucoup trop loin de là où j’habitais. J’avais donc arrêté de faire du sport. En plus de ça, comme j’avais un salaire, je me suis acheté une console de jeux, au bout d’un moment. C’était donc très facile de rester au chaud dans mon appart’, avec ma console, à jouer à FIFA© toute la journée et à manger ce que je voulais sans être embêté…

Hyperphagie, apnée du sommeil et échec professionnel

– À quel moment tu as commencé à mettre l’expression de « trouble alimentaire » sur ce que tu vivais ? Quand as-tu commencé à te rendre compte que c’est ça qu’il se passait ?

– Je pense que je m’en étais rendu compte avant, dès l’adolescence et le lycée. Je suis quelqu’un de très curieux : quand je ne comprends pas quelque chose, j’ai envie d’essayer de le comprendre. J’avais l’impression de faire de la boulimie, mais en même temps j’avais en tête l’idée qu’avec la boulimie, on se fait vomir, ou en tout cas on cherche à éliminer la crise. Du coup, je ne comprenais pas car je n’avais pas cette envie-là. J’avais dans l’idée que c’était peut-être juste de la gourmandise, comme on avait pu me le dire. J’ai tout bêtement cherché « boulimie sans vomir » sur Internet. Je suis alors tombé sur des forums et des sites plus ou moins renseignés, mais sur lesquels se dessinait quelque chose qui ressemblait beaucoup à ce que je ressentais, c’est-à-dire le fait de combler ses émotions avec de la nourriture en grosse quantité. C’est là que j’ai compris et que j’ai pu me dire « Ah… Il y a des chances que ce soit ça quand même. ».

– D’accord. Ensuite, à quel moment as-tu commencé à te dire qu’il fallait que tu sortes de ça ?

– Ça a été très compliqué. Je suis resté longtemps impuissant face à tout ça parce qu’en parallèle, il fallait que j’avance dans mon apprentissage du métier. Ma timidité me jouait des tours et parfois, j’avais du mal à vraiment bien travailler à cause d’elle. Je menais ce combat-là aussi et du coup, je ne me consacrais pas trop à ma relation avec la nourriture.

– Ça faisait beaucoup…

– Oui ! Je ne réfléchissais pas trop à ça. Ensuite est arrivée cette période pendant laquelle je dormais tout le temps, partout. Je dormais vraiment très mal, car l’apnée du sommeil correspond au fait de s’arrêter de respirer. Au bout d’un moment, mon chef et son adjointe m’ont dit : « Ludo, ce n’est plus possible, il faut vraiment que tu ailles voir un médecin. Ce n’est même pas pour le journal que nous disons ça, mais pour toi. Il faut vraiment que tu prennes soin de toi. ». Ma cheffe adjointe m’obligeait à rentrer chez moi pour dormir entre 12 et 14 h. Elle me disait vraiment qu’elle ne voulait pas me voir rester ici, qu’elle voulait que j’aille me reposer chez moi. Je m’endormais tout le temps en écrivant mes articles… À cette période-là, je continuais à prendre du poids puisque, du coup, j’étais plus irrité, plus stressé, plus inquiet, etc.

– Et oui, c’est un cercle vicieux.

– Totalement ! J’ai vu un pneumologue mi-septembre 2019. J’ai fait les tests d’apnée, j’ai été diagnostiqué et équipé d’une machine. C’était évidemment dû à mon obésité, car à ce moment-là je pesais 170 kilos. Et c’est là que je me suis dit : « ça ne va pas ». J’allai sur mes 23 ans et je me retrouvais équipé d’une machine pour respirer la nuit pour ne pas mourir à cause du manque d’oxygénation du cerveau et de l’affaiblissement du cœur. Je faisais vraiment des bruits très particuliers. Ce n’étaient même plus des ronflements, c’était au-delà de ça ! Quand des gens de mon entourage dormaient pas loin, ils entendaient et ils avaient peur… Là, je me suis dit que je m’étais vraiment mis dans un mauvais état et qu’il fallait que ça change. À la fin de mon alternance, je n’ai pas obtenu mon diplôme. Entre l’apnée et le manque de confiance en moi relatif à mon image, je me suis freiné et je me suis mis des bâtons dans les roues tout seul.

– Ça a dû être une sacrée déception ça… J’imagine, en tout cas.

– Une déception mais pas que. Ça a aussi été une humiliation. Ce fut très très violent. Je me suis retrouvé face à 3 personnes, dont 2 étaient journalistes et dont 1 avait été ma formatrice pendant 2 ans. Je me suis retrouvé assailli de reproches et j’avais envie d’expliquer pourquoi, mais c’était trop tard, la décision est prise. J’avais envie d’expliquer pourquoi je suis timide, pourquoi j’avais parfois du mal à travailler… L’une de ces personnes était au courant quant à l’apnée du sommeil et elle m’avait dit qu’elle en tiendrait compte. Mais finalement, elle ne l’a pas fait puisqu’elle m’a reproché d’avoir été trop peu énergique. J’ai vraiment ressenti de la colère, de la honte et de la culpabilité aussi. J’allai devoir annoncer à ma famille que je n’avais pas obtenu ce diplôme qui était censé être facile à avoir car peu de gens ne l’ont pas. C’était vraiment une grosse chute. Je me suis rendu compte de cela sur le coup car j’ai souffert, d’autant que je me suis retrouvé seul avec le confinement qui a suivi. Mais je m’en suis de nouveau rendu compte récemment. Je voyais ça comme un mauvais souvenir qui restait ancré, mais nous avons analysé avec ma psychologue que c’est devenu un traumatisme et que ça a beaucoup joué sur ce qui a suivi. Le trouble alimentaire d’un homme ou d’une femme a souvent différentes sources et les traumatismes en font partie…

– Justement : qu’est-ce qu’il s’est passé ensuite ? Nous devons nous approcher d’aujourd’hui, puisque nous sommes arrivés en 2021… Tu es rentré chez toi, après ça ?

– Non. Fin février, j’avais fini mon alternance et je suis resté vivre là où j’étais. J’avais l’objectif de rebondir et de trouver un autre contrat de journaliste. À l’époque, je n’ai pas pensé que c’était une grosse erreur et que j’aurai mieux fait de rentrer dans ma famille et de prendre soin de moi. Je me suis dit qu’il fallait repartir tout de suite, aller de l’avant et ne pas se laisser abattre.

– Sans même digérer cette humiliation que tu connais de vivre, ni même toute cette période bouleversante…

– Et non… Je n’ai même pas pu rentrer voir ma famille, malgré le fait que j’avais prévu de le faire. J’avais passé des entretiens d’embauche et j’attendais des nouvelles de l’un d’entre eux pour le lundi et il s’est avéré que c’était le premier lundi du confinement. Je suis donc resté en suspens et je n’ai pas pris le risque de descendre en train ni de prendre ma voiture – que je n’estimais pas capable de faire 1 000 km d’un coup. Je suis donc resté dans le Nord, en me sentant encore plus loin de ma famille qu’avant. Je devais digérer ça tout seul, en faisant semblait que ça allait plutôt bien. Ma famille se doutait que ça allait mal, mais j’essayais de tenir le cap.

trouble alimentaire d'un homme

Le début de guérison du trouble alimentaire d’un homme

– Tu voulais garder tout ça pour toi. Le trouble alimentaire d’un homme qui manquait de confiance en lui n’avait pas à peser sur leurs épaules. C’est ça ?

– Oui. J’essayais de leur dire quelques trucs mais je ne voulais pas les inquiéter, donc j’essayais de me convaincre que ça irait, que je rentrerai bientôt dans ma famille, etc. Juste avant le confinement, je venais de m’inscrire au CrossFit. C’est une activité dont j’avais envie depuis quelque temps. Je m’étais enfin motivé et je voyais enfin du monde ! C’est arrivé tard mais j’en étais vraiment content. J’ai perdu du poids dès le début et ça me permettait d’avoir une discipline alimentaire. Quand je parle de « discipline », je ne parle pas de me restreindre, mais du fait de manger de vrais repas, équilibrés, de faire des courses avec une liste incluant de quoi me faire plaisir, mais pas non plus de quoi ne faire que des crises. J’étais entré dans une dynamique de me préparer à manger, de cuisinier mes repas, etc. Le confinement m’a aidé aussi. Contrairement à beaucoup de gens qui se plaignaient d’avoir pris du poids, moi j’en ai perdu. Nous sortions moins souvent faire les courses, si bien que je devais faire des courses organisées et ne pas gaspiller d’argent dans des chips ou du saucisson. J’ai donc continué à perdre du poids et à refaire du CrossFit quand ça a repris en extérieur, vers la mi-mai, si mes souvenirs sont bons. En juillet, j’ai trouvé un contrat à la frontière entre la Normandie et les Hauts-de-France et du coup, il a fallu chercher un appartement très vite et commencer cet emploi. J’ai bougé à ce moment-là, mais là non plus je n’ai pas pu revoir ma famille. Je ne l’ai revue que vers fin juillet ou août, quand ils sont venus me voir. Mais ils sont restés peu de temps, je n’avais pas vu mes grands-parents et j’étais quand même seul et loin de tout le monde, dans un appartement plus petit et avec un travail plus compliqué. De la presse quotidienne régionale je suis passée à une presse hebdomadaire, pour laquelle il faut recenser un maximum d’informations, avec moins de moyens. Ça m’est arrivé de travailler 13 jours d’affilés sans que ça n’inquiète personne. Ce n’est pas sain…

– Où est-ce que tu dirais que tu en es, aujourd’hui, Ludovic ?

– Je suis actuellement au chômage et j’ai décidé de prendre une année pour me reposer. Mon dernier contrat, compliqué, a fini en février 2021, quand il a été supprimé. Entre-temps, on m’avait fait miroiter des offres ailleurs qui n’ont finalement pas abouties. En plus, j’ai eu une histoire amoureuse qui s’est brutalement terminée au reconfinement et ça a été très violent pour moi. J’ai passé mon anniversaire, Noël et le premier de l’An seul. C’est là qu’a vraiment commencé la descente aux enfers, moralement. J’ai broyé du noir dans ce tout petit appartement. Ça a duré jusqu’en juin, où j’ai trouvé un emploi en Picardie, qui a duré jusqu’en décembre 2021. J’ai vécu ces 7 mois comme un coup de pied au derrière, à la façon d’une impulsion dans une piscine. J’essayais de me remotiver, de me relancer. J’en parlais avec ma psy, qui était devenue ma confidente, mon soutien, mon repère. Je lui demandais vraiment conseil lors de nos rendez-vous car j’aimais beaucoup sa façon d’aborder les choses.

– À quel moment as-tu commencé ce suivi ?

– En février ou mars 2021. Une amie m’avait parlé de Stop TCA, mais je n’arrêtais pas de lui répondre que ce n’était pas pour moi, que je n’étais pas fan de la visio, etc. Mais en fin de compte, comme je ne savais pas où j’allai me retrouver dans les mois à venir, je me suis dit que je pouvais toujours essayer. En sachant qu’il y a d’abord un appel de 30 min gratuit avec Céline, qui a créé la plateforme et qui a elle-même connu les TCA. Le feeling a été très bon dès le début et elle m’a conseillé une psychologue et une diététicienne avec lesquelles j’ai pu commencer un suivi. Je suis tombée sur 2 personnes vraiment merveilleuses et je savais que j’étais en sécurité. Je savais que, comme elles étaient sur cette plateforme, je pouvais leur faire confiance et ça s’est confirmé au fil des consultations. J’ai beaucoup progressé grâce à ça.

La situation actuelle de Ludovic face à l’hyperphagie

– Je vois que nous arrivons bientôt à la fin de cet échange… Pourrais-tu nous dire comment tu vas aujourd’hui ? Comment ça se passe ?

– Disons que je me soigne. 😉 Je me soigne sur tous les plans car j’ai pris beaucoup de poids et j’ai perdu beaucoup de confiance en moi durant ces 2 dernières années. En novembre, j’allai très très mal et ma mère est venue chez moi, en Picardie, pour régler certains problèmes et me faire voir un docteur. Elle m’a fait réaliser, avec ma psy en parallèle, que j’avais besoin d’aide, qu’il fallait que j’arrête de travailler pour le moment et que je prenne vraiment du temps pour m’occuper de moi. Pendant qu’elle était là, j’ai reçu une offre d’emploi qui ne me convenait pas. Il aurait fallu partir vivre à 1 h 30 de là où j’étais et j’ai réalisé que vivre tout seul, travailler seul, c’était trop pour moi. J’ai compris qu’elles avaient raison et je suis redescendue dans le sud-ouest. Le 27 décembre, mon contrat se terminait, le 28 j’étais chez moi. Maintenant, je m’occupe de moi et de ma santé. Je continue mon suivi psy. Nous avons traité le chapitre de ce traumatisme du jury de fin d’alternance, mais il reste encore beaucoup de choses à régler. Je continue à me découvrir et je fais vraiment une pause pour ça.

– Tu disais tout à l’heure que tu prends le temps de te soigner, mais j’entends aussi que tu prends le temps de partir à la rencontre de toi-même.

– C’est ça ! Je me détache un peu de ce que j’aimerais qu’on pense de moi et de ce que je crois que les gens attendent de moi. Je me concentre plus sur ce que moi je veux vraiment, pour moi. Que les gens le veuillent ou pas, que ma famille le veuille ou pas, je prendrais le temps qu’il faudra pour me remettre sur pied et ensuite, retrouver un travail. Le monde du journalisme est très fermé et c’est très compliqué de trouver des contrats, mais ce n’est pas grave. Je préfère me soigner vraiment que refoncer tout de suite dans un contrat et de nouveau me casser la figure, souffrir de ce trouble alimentaire et ne pas avancer. Là, c’est vraiment le moment d’avancer. Quand je travaillais, j’allai tellement mal que ma psychologue m’avait fait comprendre qu’il fallait vraiment que j’aille voir un psychiatre pour suivre un traitement. J’étais vraiment tombé très très bas et même elle se demandait comment elle pouvait m’aider à distance. Là, j’ai constaté les limites de la visio. Je suis donc un traitement relatif à ma dépression et ça me permet de ne plus trop avoir ce nuage au-dessus de la tête quand je me réveille. Je peux me réveiller naturellement à 7 h 30 en forme, plein d’énergie et avec le sourire. Avant, je me levais à 8 h 30 en traînant des pieds, en soufflant et en ayant l’impression que chaque action demande un effort surhumain.

– J’entends vraiment, dans ton discours, un processus qui est en chemin et qui avance. J’entends bien que tu prends le temps de prendre soin de toi, pour repartir avec d’autres bases et ne plus foncer tête baissée. C’est comme si, pendant ces années où tu t’es forcé à avancer, avancer, avancer, tu étais en apnée. Maintenant, tu prends une pause pour respirer.

– Oui. Et ce n’est pas évident pour 2 choses. La première c’est la pression qu’on nous met dans la société et dans l’entourage autour de l’idée qu’il faut travailler, qu’il faut gagner sa vie, etc.

– Il faut être productif.

– Exactement. Le problème, c’est que le trouble alimentaire d’un homme peut lui ôter sa capacité de travailler et ça peut alors être très mauvais de le faire quand même. Ça, je l’ai compris et c’est pour ça que je fais cette pause. J’ai la chance de pouvoir bénéficier d’une aide de Pôle Emploi, en plus du fait que je suis rentré vivre chez mes parents, ce qui réduit les frais. Je participe à la vie que nous avons tous les 4, mais je ne paie pas de loyer, par exemple. Ainsi, je peux économiser de l’argent et me recentrer sur moi. Ce n’est pas évident aussi parce que, dans cette situation, nous pouvons avoir peur du jugement et de ce que diront les gens. Mais j’ai décidé de m’en moquer et même d’en parler davantage, car c’est compliqué de s’ouvrir quand on est un mec.

– C’est cela aussi qui t’amène maintenant à plus communiquer sur ton compte Instagram, je suppose. D’ailleurs, j’adore le nom de ton compte : ludo_revit. Ça résume tellement bien ce que tu vis en ce moment !

La sensation de revivre et l’envie de poursuivre dans ce sens

– Tout à fait ! Ça résume le changement que je suis en train d’opérer. Jusqu’à il n’y a pas longtemps, il s’appelait « Ludo hyperphage et obèse ». C’était un compte qui était fait pour parler du trouble alimentaire d’un homme, en l’occurrence mon hyperphagie, ainsi que de mon obésité et de mon combat pour la perte de poids. Mais, finalement, je me suis rendu compte que je n’étais pas que ça, mais que je suis aussi quelqu’un de très sensible, qui a des problèmes d’attention, qui a fait une dépression, mais aussi quelqu’un de « normal ». Je suis à part comme chacun, mais je suis aussi un être comme chacun, qui doit apprendre à s’aimer, à composer avec ses humeurs et ses émotions. En revenant chez moi, j’avais vraiment le sentiment de revivre. Rien que le fait de prendre ma mère dans mes bras tous les matins ou tous les soirs quand je la vois, c’est très important. Je suis quelqu’un très axé sur la famille et revoir mon père, ma mère, ma sœur et mes grands-parents, c’est quelque chose qui compte pour moi. La dernière fois que j’ai vu ma psychologue, nous avons terminé le protocole EMDR. Au tout début, j’avais déterminé ce que j’espérais et je me rappelle avoir dit que je voulais vivre. J’avais peur de mourir. Quand, à la dernière séance, elle m’a reparlé de ça, j’ai dit que j’aimerais nuancer, pour remplacer par : je voudrais vivre heureux. C’est tout bête, mais j’ai juste envie de vivre heureux, d’avancer pas par pas parce que j’ai envie de perdre du poids pour ma santé, pour mon bien-être, pour pouvoir m’habiller comme je le veux, etc. Pour plein de raison, j’ai besoin et envie de perdre du poids mais ce n’est pas ça la finalité. Ça découlera de tout un bien-être, de tout un bonheur, de tout un calme qui sera revenu dans ma tête. J’y vais pas à pas et chaque jour est un nouveau jour. C’est très philosophique de dire ça, mais je le vois vraiment comme ça depuis que je suis revenu. Je me rends compte de ce qu’il s’est passé ces derniers mois et du progrès immense que j’ai réalisé. Parfois, mon père a du mal à voir les changements que j’ai opéré, mais avec ma mère, nous lui rappelons à quel point j’ai été mal. Le simple fait de me lever heureux, de regarder les montagnes que nous apercevons au loin en sortant de chez moi et de prendre une bouffée d’air me fait me sentir encore plus vivant. Au lieu de subir ma vie, je me sens vivant et j’ai envie de ça, et de plus en plus.

– Je te remercie tellement pour ce partage ! J’en ai des frissons. Je m’imagine ces montagnes et toi qui prends une grande bouffée d’air, en te sentant avancer…

– J’aurai tellement à dire ! Comme je disais, ce n’est pas évident, pour un homme, de parler de ses émotions et de ses fragilités. Il y a une espèce de masculinité toxique qui dit qu’un homme ne pleure pas…. sauf que si. Moi, je pleure beaucoup. Je ne pleure pas tous les jours, mais quasiment, même si c’est parfois de bonheur. Par exemple, hier j’ai assisté à un concert de musique classique et j’ai pleuré tant je trouvais ça beau. J’aimerais parfois que les gens réalisent que les mecs ont le droit de pleurer et que les filles ont le droit de ne pas pleurer, d’ailleurs. Quel que soit le genre, on peut être sensible ou pas, partager ses failles ou pas et avoir des fragilités. L’hyperphagie est peu connue par rapport à la boulimie à l’anorexie, et chez les hommes elle est assez rare. C’est aussi pour ça que j’ai créé mon compte Instagram : je sentais vraiment que c’était peu commun et/ou peu partagé. J’avais vraiment envie de croiser des gens comme moi, de raconter mon histoire et de montrer aux gens qui s’y identifient plus ou moins qu’ils ne sont pas tous seuls et que nous pouvons arriver à en sortir.

– Je te remercie beaucoup pour ce partage, Ludovic ! Comme à chaque fois, il y aurait beaucoup à dire, que ce soit sur l’hyperphagie spécifiquement ou sur le lien entre la sensibilité et les troubles du comportement alimentaire… Est-ce que les lecteurs de ton témoignage peuvent, si le souhaite, prendre contact avec toi ?

– Merci à toi aussi ! Et oui bien sûr : je suis quelqu’un qui adore parler avec de nouvelles personnes. Il n’y a aucun souci pour échanger, ce sera avec plaisir. 😊

– Je terminerai en disant que je suis très honorée que tu sois venu comme pionner sur ce podcast et j’espère que ça donnera l’envie à d’autres hommes de s’exprimer aussi.

Si vous êtes un homme souffrant d’un TCA et que vous souhaitez témoigner vous aussi : n’hésitez pas à me contacter ! De même, si vous souhaitez échanger autour de mon accompagnement Indépendance Cannelle, pour se réconcilier avec la nourriture. Je suis à votre écouter via mon site internet et sur mon compte Instagram. Enfin, si ce témoignage autour du trouble alimentaire d’un homme souffrant d’hyperphagie vous a plu, lisez également celui de Marjorie, juste ici.

4 réponses

    1. Merci Claire de votre commentaire, et oui, merci à Ludovic pour son témoignage 🤩

  1. Magnifique témoignage ! Merci Ludovic pour votre courage qui en donne à d’autres.

    Merci beaucoup Anne de nous donner accès à ces expériences de vie, qui me font me sentir moins seule.

    1. Merci Aude pour votre commentaire. Je suis heureuse que les épisodes du podcast puissent vous soutenir 😊

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