Alimentation intuitive | Le témoignage de Jeanne

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Bienvenue dans ce nouvel article de mon podcast sur l’alimentation, « La pleine conscience du pouvoir ». Aujourd’hui, nous allons parler d’alimentation intuitive avec le témoignage de Jeanne. Sa relation troublée avec l’alimentation a commencé très très jeune : bébé déjà, le médecin disait à sa mère qu’elle prenait trop de poids. Elle a suivi plusieurs régimes, avant même l’adolescence, puis a sombré dans les troubles du comportement alimentaire à 15 ans. Après un travail psychothérapeutique, elle a vaincu ses crises de compulsion alimentaires. Cependant, Jeanne pensait qu’elle ne pourrait jamais vraiment se réconcilier avec la nourriture… jusqu’à ce qu’elle découvre l’alimentation intuitive, qui lui a permis de découvrir enfin ce qu’est vraiment une relation saine avec la nourriture et comment manger en pleine conscience. Aujourd’hui, elle vous apporte son témoignage, car elle a à cœur de transmettre son expérience et de militer contre la culture des régimes.

« Est-ce que j’ai eu une alimentation sereine un jour ? Je m’interroge aujourd’hui. »

« La première réflexion qu’elle a eue sur mon poids, j’avais 3 mois… »

« J’ai fait mon premier régime quand j’avais 8 ans. »

« Je me suis fait vomir pour la première fois de ma vie… et après je me suis dit : « Mais quel gaspillage ! Tu ne vas pas manger et vomir… autant ne plus rien manger ! » C’est là que j’ai fait mon entrée fracassante dans les TCA à proprement parler. »

« La crise se terminait, ça avait anesthésié tout ça, je remettais le couvercle, je repartais pour un tour, en jouant le rôle de quelqu’un que je n’étais pas, en fait. »

« Je me suis occupée de moi, et je suis maintenant à un niveau de paix avec la nourriture que je n’aurais même pas imaginé possible il y a 1 an. »

« J’aurais passé la moitié de ma vie à souffrir de manger… C’est absurde, ça me semble absurde aujourd’hui. »

Le chemin est long, mais le soulagement est rapide. »

Extraits du témoignage de Jeanne

Pourquoi je pense que les troubles du comportement alimentaire sont un sujet politique 

  • Bonjour Jeanne, je suis ravie de t’accueillir aujourd’hui dans mon podcast sur l’alimentation, « La pleine conscience du pouvoir », pour que tu partages avec nous ton expérience et que tu nous parles d’alimentation intuitive via ton témoignage. Pour commencer, je te remercie d’avoir accepté ! Est-ce que tu veux bien te présenter ?
  • Bonjour Anne, merci beaucoup de me recevoir dans ton podcast. Je suis ravie de cet échange. Bonjour à toutes celles et ceux qui nous écoutent ! Je m’appelle Jeanne, j’ai 35 ans, je suis juriste. Je suis mariée et j’ai une fille qui a 2 ans et demi. J’ai eu un rapport très troublé avec l’alimentation, qui s’est bien normalisé, en tout cas bien amélioré on va dire, en 2020. J’ai ressenti l’envie, lors de ce parcours, d’en parler autour de moi. J’ai ouvert un compte Instagram, qui s’appelle _woman_in_progress_, pour parler de choses et d’autres, pas que d’alimentation… mais beaucoup quand même 😉 Le but est de partager autour de mon parcours et de mes réflexions sur l’alimentation.
  • On y reviendra peut-être un peu plus loin, sur le travail que tu fais sur Instagram, mais déjà dans ce que tu dis, je sens une forte valeur de contribution, de partage, de faire avancer les choses…
  • J’ai vraiment hésité à ouvrir ce compte. J’avais un compte Instagram que j’alimentais très peu, car j’étais dans une phase « Je veux être moins sur les réseaux sociaux ». Puis, quand moi j’ai entrepris tout ce travail autour de mon alimentation, en 2020, j’ai cherché des comptes de témoignages… Et en fait, je n’en ai pas trouvé tant que ça. Beaucoup fleurissent en ce moment, mais je n’en ai pas trouvé tant que ça. J’ai réalisé que j’avais envie de partager ce qu’il se passait en moi. Ça me fait du bien, souvent, de formuler ce qu’il se passe dans ma tête. Poser les mots, c’est très libérateur. C’est un peu un travail de journaling en fait : je pourrais le faire dans mon carnet intime, mais à la place, je le fais parfois sur Instagram. Progressivement, je me suis rendu compte qu’on a tendance à penser que parler d’alimentation et de troubles du comportement alimentaire, c’est un peu étaler son intimité, parce qu’on relie énormément ça à un sujet personnel, intime, psychologique, etc. Pour ma part, je pense de plus en plus que c’est un sujet éminemment politique. D’abord, c’est une question de santé publique et je pense que les gens qui traversent ces difficultés ont besoin d’entendre des témoignages. Peut-être qu’avant on témoignait au sein d’associations, maintenant, à l’heure d’Internet, ce sont des témoignages 2.0, sur les réseaux sociaux. Mais aussi, je pense qu’il y a un sujet qui est éminemment politique derrière. Ce n’est pas pour rien qu’on se retrouve avec une alimentation troublée. Je pense que ça vient de toute notre culture, de la société. Ce n’est pas pour rien que ça touche en grande majorité des femmes. Je pense que c’est en lien avec le contrôle qu’on impose à notre corps, sur nos assiettes, avec une quête d’un idéal qu’on n’atteindra jamais et qui, du coup, nous névrose. Cela nous fait basculer dans une alimentation troublée pour, je pense, beaucoup de monde, voire dans des troubles du comportement alimentaire à proprement parler pour certaines d’entre elles. Je dis « d’elles », mais je ne pense pas que ça ne touche pas les hommes ! Cependant, je n’ai plus les chiffres en tête, mais ça touche quand même beaucoup plus les femmes.

Les règles sur mon poids ont commencé dès bébé et ont duré toute mon enfance  

  • Est-ce que tu serais OK pour partager avec nous ton propre parcours, de cette relation-là ? Quelle histoire se cache derrière ce besoin de parler de TCA et d’alimentation intuitive dans ton témoignage ?
  • J’ai beau y réfléchir beaucoup, c’est toujours un peu compliqué de reconstituer le puzzle. C’est peut-être comme ça pour tout le monde… On s’interroge sur le pourquoi, sur le chemin qui nous a amené à ça. Est-ce que j’ai eu une alimentation sereine un jour ? Je m’interroge aujourd’hui. Je pense que j’ai toujours eu une alimentation assez troublée. On a été un peu sur le dos de… j’allai dire de mes parents, mais c’était plutôt de ma mère, par rapport à mon poids, même très petite. À la première réflexion qu’elle a eue sur mon poids, j’avais 3 mois. Déjà, le médecin trouvait que j’avais pris trop de poids et qu’il fallait que ma mère arrête les farines, alors qu’elle allaitait. Elle a expliqué que c’était juste de l’allaitement… Quand on regarde mon carnet de santé, dès 4 ans, j’étais au-dessus de la fameuse courbe de poids. Du coup, d’aussi loin que je m’en souvienne, je devais faire un peu attention à ce que je mangeais. En plus, je viens d’une famille nombreuse, donc d’aussi loin que je me souvienne, il n’y avait jamais assez sur la table ! On se battait pour avoir la dernière part de gâteau, le petit paquet de céréales au chocolat plutôt que les corn-flakes que nous n’aimions pas, etc. Je pense que tout cela, ce sont des éléments qui n’aident pas à être connectée à ses signaux de faim, de satiété, de rassasiement. J’ai fait mon premier régime à l’âge de 8 ans. Le contexte, c’était que j’étais au-dessus de la courbe de poids, donc, de toute façon, comme je l’ai dit, on était toujours sur mon dos et sur celui de ma mère, mais en plus de ça, j’avais démarré la danse classique. Il est évident que c’est un milieu qui n’aide pas, sur ce sujet-là. J’avais plutôt un bon niveau, j’allai faire mon premier concours à l’extérieur de mon école de danse. À l’époque, et je crois que c’est toujours le cas dans certains concours de danse classique, il y avait une note de morphologie. Elle inclut la souplesse, mais aussi la silhouette. À l’époque, dans certains concours, ça représentait la moitié de la note. Moi, toute ma vie, j’ai fait des concours de danse en sachant par avance que, de toute façon, je concourais pour le plaisir. Je savais d’avance que je n’aurai pas de prix, car j’aurai un zéro pointé ou une note très faible en morphologie. D’ailleurs, à l’époque, nous étions allés consulter un diététicien qui avait été recommandé par les parents d’une copine de danse. Rendez-vous catastrophique, médecin affreux, qui m’avait énormément inquiétée en disant que, vu ma courbe de poids, il était sûr que je serais obèse à l’adolescence… Rétrospectivement, j’ai conscience que ce n’est pas si grave d’avoir un IMC à 30 – c’est ce que j’ai aujourd’hui. Rétrospectivement, il avait raison… mais ce n’était pas si grave. Mais, à l’époque, vu la façon dont il l’a dit, j’avais l’impression que j’allai mourir. Ça a été très angoissant. Il a suggéré un programme alimentaire délirant. Certes, aujourd’hui, je pense que plus personne ne prescrit ce genre de programme, et surtout pas à une enfant de 8 ans, mais l’idée c’était : plus de glucides, des protéines et des légumes, et si j’avais faim, et bien tant pis, j’avais faim. Ma mère n’avait pas voulu que je suive ce régime-là. Par contre, elle, était régulièrement au régime, comme toutes nos mères quelque part, soit elles étaient minces, soit elles étaient au régime. Elle suivait régulièrement WeightWatchers© et donc j’avais fait avec elle ce programme. Ce qui, là aussi, me semble délirant. Je me rappelle être allée à une réunion avec elle. J’espère que WeightWatchers©, aujourd’hui, n’accepte plus d’enfant dans les réunions, parce qu’on ne met pas les enfants au régime ! Si on surveille leur alimentation, on le fait avec un suivi personnalisé, pas dans le cadre d’un programme sur-mesure ! Mais donc, j’ai fait un régime… et comme pour tout le monde avec les régimes : ça a marché, puis j’ai repris du poids. J’en ai fait un autre, ça a marché, puis j’ai repris du poids. J’ai fait du yoyo tout en grandissant.

Comment je suis réellement tombée dans les TCA à l’adolescence

  • Arrivée vers 15 ans, j’ai traversé une phase pas très simple sur le plan familial. Sans que soit un énorme traumatisme, mais c’était compliqué sur le plan professionnel et sur le plan personnel pour mes parents et ce fut un peu dur. J’ai perdu mon grand-père aussi et je pense que ça m’a pas mal touchée. C’est une année pendant laquelle j’ai pris pas mal de poids. Peut-être que j’étais encore dans le yoyo des régimes, j’avoue que je n’arrive pas bien à les situer, donc peut-être que j’étais dans une reprise post-régime. Un jour, je me suis retrouvée sur la balance qui affichait 70 kilos et je me suis dit « C’est pas possible ! » Je me suis fait vomir pour la première fois de ma vie… et après je me suis dit : « Mais quel gaspillage ! Tu ne vas pas manger et vomir… autant ne plus rien manger ! » C’est là que j’ai fait mon entrée fracassante dans les TCA à proprement parler. Même si, rétrospectivement, je réalise que ça faisait des années que j’avais des compulsions, en fait. À côté de ces régimes, je souffrais de compulsions. Je me rappelle manger frénétiquement du chocolat en cachette, donc je pense que l’alimentation était très troublée depuis longtemps. Mais donc, à ce moment-là, ça a commencé avec une phase très très très restrictive. Je mangeais vraiment très très peu. Ça a été très efficace : j’ai perdu 14 kilos en même pas 6 mois. Par contre, je suis toujours restée à un IMC normal. Avec les TCA, je suis partie du haut de la fourchette d’IMC normal, pour redescendre jusqu’en bas, mais je n’ai jamais été maigre. À l’issue de ces quelques mois, j’avais perdu tout ce poids-là, mais est-ce que j’étais fatiguée ? Je ne saurais pas le dire. Ce n’est pas le souvenir que j’ai, mais je pense qu’il devait y avoir de la fatigue. Peut-être aussi que ça allait mieux sur le plan familial. Le fait est, surtout, que tout le monde me félicitait d’avoir perdu tout ce poids, alors qu’au fond de moi je sentais bien que j’avais fait un peu n’importe quoi, que c’était un peu excessif. Je sentais que j’avais envie qu’on s’occupe de moi, mais que ça ne marchait pas. Pour toutes ses raisons, la restriction, je n’ai plus… j’allai dire « je n’ai plus réussi à la tenir »… mais dans les TCA, je pense que ce n’est pas une question de volonté. J’étais dans ce que j’appelle une phase restrictive, car je ne sais pas si on peut vraiment poser le terme d’anorexie. Peut-être que oui, mais à ce moment-là ce fut une anorexie atypique. Elle n’a pas durée très longtemps, je n’ai pas été maigre, je pense qu’il y a plein de mécanismes de l’anorexie qui n’ont pas eu le temps de s’installer chez moi (Et tant mieux !), etc. Cependant, il y avait des éléments qui, clairement, sont des marqueurs de l’anorexie : je me pesais 10 fois par jour, j’étais ravie de voir que j’avais perdu 200 g entre le matin 8 h et l’après-midi 14 h, etc. Quoiqu’il en soit, ensuite, ça a viré vers une phase qui a intégré de la boulimie, ou en tout cas des vomissements. Soit j’arrivais à tenir la restriction, j’arrivais à sauter un repas ou à manger très peu, soit je faisais un repas normal, mais à ce moment-là je compensais par des vomissements. S’il y avait un aliment que je trouvais « interdit » – trop gras, trop sucré – je compensais par des vomissements. Là, je suis rentrée dans une phase cauchemardesque pendant 6 mois, où je me faisais vomir 3 fois par jour. Et puis, une fois, je me suis relevée de la cuvette des toilettes en me disant que j’étais complètement folle, que c’était trop douloureux et je suis allée consulter une psy. Elle n’était pas spécialiste en TCA, mais je pense que j’ai posé un petit peu mes balises de souffrance et qu’elle m’a écoutée. Elle m’a aussi dit qu’il existe des risques associés aux troubles du comportement alimentaire et au fait de se faire vomir. En quelques séances, les choses se sont bien améliorées. Je me suis dit qu’il fallait que j’accepte de reprendre du poids, que j’accepte de ne plus être en restriction pour m’en sortir.
  • Tu avais quel âge à ce moment-là ?
  • J’avais 16 ans. Ça faisait 1 an que j’étais dans les troubles du comportement alimentaire à proprement parler. J’en ai parlé à mes parents, je leur ai expliqué que je m’étais fait vomir pendant plusieurs mois… Ce fut un peu dur pour eux, je crois, de l’entendre. Je pense que, d’une certaine façon, ils sentaient que quelque chose n’allait pas, mais je pense que, quand on est parent, il y a énormément de déni face à la souffrance de ses enfants, car c’est dur à accepter. Puis, il y a eu une phase, pendant laquelle ça allait un peu mieux. J’ai repris du poids, plus que ce que j’aurai aimé, mais j’ai supporté. J’avais encore des crises de boulimie. J’avais encore des aliments que je compensais presque systématiquement par des vomissements… mais ce n’était pas plusieurs fois par jour. J’avoue ne plus vraiment me souvenir si c’était tous les jours ou toutes les semaines. C’est un peu flou dans ma tête. Je pense que ça été aussi une période où j’étais centrée sur d’autres choses et je pense que, ça aussi, ça m’a sauvée. Ça allait très bien dans ma vie, j’étais très bonne en classe, j’avais plein d’idées dans ma tête, d’études, de voyages, etc. J’avais des amis, j’ai eu mon premier copain, etc. Il y avait des tonnes de choses qui se passaient bien et je pense que ça m’a énormément aidée à ce que ça aille.
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Malgré une rechute à la fac, j’ai guéri des crises de boulimie

  • Puis, je ne me l’étais pas formulé avant 2020, mais j’ai complètement rechuté 2 ans plus tard, à la fac. Je suis retournée dans une phase ultra restrictive. Je ne sais pas pourquoi je ne l’ai pas réalisé à l’époque, vu ce que je mangeais ! Je ne l’ai réalisé qu’en 2020, en me disant « mais en fait… cette année-là tu ne mangeais pas beaucoup non plus, quand même ! » De nouveau, je contrôlais tout ce que je mangeais. Quand je re-réfléchis à ce que je mangeais, je réalise combien c’était dérisoire. Je trouve, d’ailleurs, que ça illustre l’attention qu’il faut porter à certains discours, qu’on peut entendre sous des atours de santé, car ce sont ces discours-là qui sont utilisés par les gens qui souffrent de troubles du comportement alimentaire. Moi, par exemple, j’avais décrété que je n’avais pas faim le matin. Aujourd’hui, je dirais sans doute que « je pratique le jeûne intermittent », donc ça passe. Le soir, je mangeais léger, parce que bien sûr « le soir, on mange léger, pour pouvoir dormir », donc je mangeais des légumes. En fait, le seul repas avec d’autres aliments, c’était le midi, à la fac. Sauf que mes copines, à la fac, ne voyaient pas ce que je mangeais le soir. Mes parents, eux, ne voyaient pas ce que je mangeais le midi. J’y mangeais une micro salade, dérisoire, avec une pomme… Je pense que ce n’était vraiment pas énorme. Bien sûr, j’ai reperdu pas mal de poids. À côté de ça, j’avais très souvent des compulsions associées à des vomissements, c’est-à-dire des crises de boulimie. Puis, j’ai fini par partir de chez mes parents, à l’âge de 20 ans. Je suis allée faire mes études à Berlin. Les choses se sont progressivement, remises toutes seules, je dirais. Je pense que j’avais fondamentalement envie d’en sortir. Je n’arrivais pas à réaliser que j’étais dans de la restriction, par contre je savais très bien, quand je vomissais, que ce n’était pas une bonne chose et que ce n’était pas agréable. J’avais envie de me sortir de ça. Le moment où j’ai pu avoir mon frigo, avec ce que je voulais manger, avec tout ce que je voulais manger, quand je voulais, pas de d’horaires, mon rythme à moi, etc., ça a participé à me permettre de me réapproprier certaines choses. La vie a suivi son œuvre aussi. Ça allait bien sur plein de plans, je me suis épanouie. Progressivement, j’ai accepté de manger certains aliments sans les compenser, de faire moins de crises, d’essayer de ne pas systématiquement compenser des prises alimentaires par des vomissements, etc. Ça s’est fait sur… peut-être 5 ou 6 ans. Quand je suis revenue vivre en France, j’avais 24 ans. Pour d’autres raisons, j’ai entamé une psychothérapie, pas du tout centrée sur les troubles du comportement alimentaire. Je réalise maintenant que j’ai d’ailleurs soigneusement évité le sujet. Nous n’en avons pas ou peu parlé. Mais, par contre, ça m’a fait énormément de bien, à moi. Derrière les troubles du comportement alimentaire, il y avait aussi, bien sûr, des problèmes existentiels, en fait. Rétrospectivement, les crises de boulimie, je les analyse comme des moments de « trop-plein » de ce que j’étais. Je pense que j’essayais sans arrêt d’être une autre, pas forcément, d’ailleurs parce que je n’acceptais pas qui j’étais, mais plutôt parce que c’était en inadéquation avec les attentes de mon entourage, de la société, des hommes, de mes amis, etc., donc j’étais sans arrêt en train d’essayer d’être quelqu’un d’autre. Et il y avait ces moments, où tout d’un coup j’avais l’impression de ne plus pouvoir me contenir. En général, il y avait de la panique, je mangeais, là, je me disais « mon Dieu, tu as beaucoup trop mangé, tu vas être nulle, tu vas non seulement être bavarde, chieuse, hystérique… », tout ce que je pouvais imaginer autour de mon caractère, « ET en plus être grosse ». Donc voilà, je mangeais, je me faisais vomir et puis la crise se terminait, ça avait anesthésié tout ça, je remettais le couvercle, je repartais pour un tour, en jouant le rôle de quelqu’un que je n’étais pas, en fait. Toute la psychothérapie m’a amenée à accepter qui j’étais et à m’apaiser sur le plan psychique. De ce fait, les crises de boulimie, au fur et à mesure, se sont espacées : une fois par mois, une fois par an… Un jour, ce fut la dernière. C’était il y a 7 ans, je crois.

Comment le confinement me permet aujourd’hui de parler d’alimentation intuitive dans un témoignage

  • Néanmoins, pour vous expliquer pourquoi il n’est pas question que de TCA, mais aussi d’alimentation intuitive dans ce témoignage : je pensais que l’histoire était finie là. Je pensais avoir un comportement alimentaire normal, tout en me disant que, comme j’avais souffert de TCA, mon rapport à l’alimentation ne pouvait pas être complètement normal et que ce serait pour toujours ma fragilité. Je pense que nous avons tous eu un petit peu de temps pour s’interroger sur soi, pour avoir son moment de repli sur soi. Au début du confinement, j’étais à 2 doigts d’entamer un régime, en pensant que maintenant je pouvais reprendre de la restriction, que ça m’intéresserait de savoir combien de calories je consommais, etc. Heureusement, de vidéo Youtube en vidéo Youtube, je suis tombée sur des concepts que je connaissais, autour de l’alimentation intuitive, autour de la méthode qu’on appelle souvent « méthode Zermati », qui est en fait l’approche du groupe de réflexion sur l’obésité et le poids (le GROS). Là, je me suis dit que « perdre du poids ne changera rien à ton moral, si tu as l’estime de toi dans les chaussettes, Jeanne, occupe-toi de ça ». Donc je me suis occupée de moi ! De plus en plus, je me suis dit « oh mon Dieu, mais, en fait, ton comportement alimentaire n’est pas du tout serein… Il y a des problèmes, encore ! » Je pense qu’à partir du moment où on a souffert de TCA, qu’on s’est retrouvé à se faire vomir après chaque repas, on a une barre d’exigence qui n’est pas très haute. On pense un peu que ne plus être en guerre contre la nourriture, c’est être en paix. Alors qu’en fait non, c’est autre chose. Être complètement serein, ce n’est pas ne plus avoir de TCA. On peut ne plus souffrir de TCA à proprement parler, mais ne pas être complètement sereine avec l’alimentation. Je me suis lancée là-dedans, j’ai creusé, creusé, tout le printemps, puis l’été. En septembre/octobre, j’ai contacté une diététicienne formée à l’approche du GROS et on a entamé un suivi. Depuis, c’est le jour et la nuit ! Ça va faire 1 an, que j’ai entamé ce travail-là et je suis maintenant à un niveau de paix avec la nourriture que je n’aurai même pas imaginé possible il y a 1 an. On m’aurait dit ça il y a 1 an, j’aurai dit « ce n’est pas possible, ça n’existe pas ».
  • Tu étais vraiment dans cette croyance que, ayant souffert de troubles allant jusqu’à la boulimie vomitive, qui n’ont pas été diagnostiqués comme tel mais c’est ainsi qu’on peut le regarder avec le recul, de toute façon « je serais toujours fragile ». Je pense que c’est le cas de beaucoup de personnes qui souffrent ou ont souffert de TCA. Un peu comme beaucoup de fumeurs peuvent se dire qu’ils auront toujours cette fragilité. Je pense que cette croyance-là est fréquente.
  • Oui, je me rends compte, maintenant, que ça concerne même des gens qui n’ont pas souffert de TCA… ou qui pensent ne pas en avoir souffert, car à mon avis il y a une méconnaissance de ce qui constitue un TCA. Quand on regarde notamment les troubles du comportement alimentaire dits « atypiques », on constate qu’il s’agit d’une catégorie « fourre-tout ». Je pense que beaucoup de gens sont dans ces catégories-là. Dès qu’on a une alimentation troublée, à mon avis on peut assez vite basculer dans le trouble du comportement alimentaire à proprement parler… dit atypique, mais à proprement parler. En fait, il y a peu de gens qui pensent que l’alimentation peut être quelque chose de serein. Tout le monde veut contrôler sans arrêt son alimentation. Depuis que j’ai mon compte Instagram, je me rends compte à quel point c’est nager à contre-courant que de dire « en fait… je ne contrôle plus ou quasiment plus mon alimentation avec ma tête ». Ce qui ne veut pas dire que je n’utilise plus ! Je suis dans la mouvance de l’alimentation intuitive, et l’idée ce n’est pas de se nourrir à l’instinct. Je ne vais pas dans la forêt renifler des fruits pour savoir lequel je vais manger. Ce n’est clairement pas comme ça que je vis, surtout en plein Paris. Bien sûr, il y a des moments où on utilise nos cerveaux pour comprendre les signaux corporels. Mais le but, c’est de comprendre les signaux corporels, et pas d’aller à leur rencontre ni de décider à leur place. De dire ça, je me rends compte à quel point c’est hors normes. Il y a beaucoup de gens qui pensent que c’est quelque chose qui n’est pas possible, alors que l’alimentation est une fonction régulée, exactement comme les autres fonctions de notre corps : température, soif, envie d’aller aux toilettes, etc. Les gens ne se disent pas qu’il faut qu’ils boivent tant de verres d’eau par jour, et que s’ils ont bu tant de verres d’eau, il faut qu’ils aillent tant de fois aux toilettes. Nous ne mesurons pas tout ça, par contre nous le faisons avec l’alimentation ! Je ne dis pas que ce n’est pas plus complexe et je comprends que les gens en arrivent à ce contrôle. Mais, à partir du moment où on se rend compte que ce contrôle génère de la souffrance ou trop de prises de tête, parce qu’en fait il y a plein d’autres choses à faire dans la vie que de se prendre la tête avec l’alimentation, on réalise qu’on peut en sortir. On peut avoir moins de charge mentale, moins de contrôle et du coup, devenir beaucoup plein serein.

Les règles extérieures dénaturent notre relation innée à l’alimentation

  • Ça permet de sortir de cette mentalisation qui, finalement, est considérée comme normale. Toi, tu l’as vécu enfant, et même bébé : l’extérieur venait déjà dire « il y a quelque chose de pas normal, il faudrait faire ci, il faudrait faire ça ». Tout cela dénature, finalement, cette relation qui, à la base, est complètement… j’allai dire « pure », c’est le mot qui me vient à l’esprit. Ça dénature une relation qui est naturelle.
  • C’est intéressant, ton utilisation du mot « pure ». Ça m’évoque un des concepts importants de l’alimentation intuitive, qui est la « neutralité des aliments ». C’est vraiment une notion avec laquelle j’avais du mal, au début. Ça signifie qu’il n’y a pas d’aliments « bons » ni « mauvais ». Ça ne signifie pas qu’il n’y a pas de différences d’ordre nutritionnel ! Personne ne dit qu’une barre chocolatée et des céréales complètes représentent le même apport sur le plan nutritionnel. Non : ils apportent des nutriments différents, en fonction du type d’agriculture, selon s’il s’agit d’aliments transformés ou non transformés, etc. Évidemment, qu’il y a des différences ! Pour autant, il n’y a pas un aliment qui est par essence bon et un aliment qui est par essence mauvais. Il n’y a pas lieu d’avoir une impression de supériorité morale parce qu’on consomme des graines germées et des légumes bio, par rapport à quand on mange des produits industriels. Nous sommes la même personne sur le plan moral, peu importe ce que nous mangeons. Au début, quand j’ai entendu parler de ce concept, je me suis dit « mais c’est une évidence ». Mais, j’ai réalisé, au fur et à mesure, à quel point j’avais intégré cette morale derrière mes prises alimentaires. Récemment, j’ai fait une expérience avec du Nutella©, qui, à mon avis, illustre bien le sujet. Les idées autour de Nutella©, je les ai bien déconstruites récemment. C’était, bien sûr, l’aliment de toutes les convoitises, celui face auquel je me sentais incontrôlable. Des pots de Nutella© à la petite cuillère, j’en ai mangé ! C’était un aliment phare de mes crises de boulimie. C’était un des aliments que j’avais diabolisés et qu’il fallait compenser si j’en consommais. Je ne savais pas être sereine vis-à-vis d’un pot de Nutella©. C’était impossible, je ne me sentais pas contrôlable. Ma fille a 2 ans et demi, et pendant ma grossesse, j’étais dégoûtée du sucre. Dégoût ou désintérêt, je ne sais pas exactement, mais en tout cas : c’était une période très « sans sucre ». À la suite de ça, mon palais avait un peu évolué : j’avais envie d’aliments un peu moins sucrés. Je m’étais aussi beaucoup convaincue que j’avais envie de nourriture moins sucrée… Donc le Nutella© avait été supprimé de la liste des choses que j’aimais. Je l’avais remplacé par des pâtes à tartiner plus riches en oléagineux, moins riches en sucre, plus qualitatives aussi sur le plan de la fabrication, etc. Je mangeais beaucoup de pâtes à tartiner, car, à partir du moment où on sort de ses restrictions, il y a une phase de compensation pendant laquelle on mange beaucoup les aliments qui ont été diabolisés. Si bien que j’ai mangé beaucoup de pâtes à tartiner, puis ça s’est calmé. J’ai fini par me dire qu’il faudrait que je re-goûte au Nutella©. J’ai donc re-goûté du Nutella© il y a une semaine… et ce fut une nouvelle expérience. Je me suis retrouvée face à un aliment inconnu, comme si je mangeais un fruit exotique. Je l’ai pris comme une page vierge : « Quel goût ça va avoir ? Est-ce que je vais aimer ? Est-ce que je vais trouver ça trop sucré ? Qu’est-ce que je vais penser de la texture ? » Je l’ai abordé d’une façon hyper neutre. Je ne me suis pas dit, pas même 30 sec, que ça va être trop gras, trop sucré, que je ne devrais pas manger ça, etc… Il n’y a pas eu toutes ces pensées qui viennent parasiter la prise alimentaire. Je me suis juste dit « Tiens, est-ce que c’est bon ? » Et j’ai trouvé ça bon ! J’avais cuisiné des crêpes, je m’étais mise dans de bonnes conditions pour en profiter au max. J’ai mangé mes 2 crêpes de Nutella©. À la fin, j’étais un peu écœurée, sans non plus être mal, il fallait juste s’arrêter et ne pas retourner en manger dans le pot. Depuis, le pot est dans mon placard. Il est là, il ne m’angoisse pas, je n’ai pas envie de le manger… C’est juste un aliment comme un autre, comme une pomme ou un yaourt. C’est ça, un rapport pur à l’alimentation : c’est d’être face à tous les aliments avec la même neutralité, la même candeur. C’est les aborder en se demandant seulement si on trouve ça bon ou pas, si, après l’avoir mangé, on se sent bien, en termes de confort dans la bouche. Est-ce qu’on est écœuré ? Est-ce que l’expérience sensorielle était intéressante ? Est-ce qu’on se sent bien sur le plan digestif ? Ce sont ces questions-là, qui devraient nous guider sur le plan alimentaire, au lieu de se rajouter des « est-ce que c’est bien, est-ce que ce n’est pas bien ». Je pense que la morale n’a pas de place dans notre assiette. Après, se poser la question, typiquement pour des aliments comme le Nutella©, de la question éthique, je comprends. Est-ce un produit éthique, avons-nous envie de l’acheter ou non, pour des raisons écologiques, ou économiques, car il s’agit d’un gros groupe ? J’aime bien essayer de trouver des produits artisanaux, locaux, de privilégier les circuits courts, etc. Mais c’est au moment d’acheter ces produits, qu’il faut se poser ces questions et culpabiliser, à ce moment-là, pas au moment de les manger ! Une fois qu’ils sont là, autant ne pas les gaspiller, autant en profiter…
  • Ça fait intervenir d’autres valeurs, qui n’ont pas forcément à voir avec l’alimentation. C’est ça que tu dis ?
  • C’est ça. À partir du moment où on a « fait le ménage », typiquement en ne mangeant plus le Nutella© en se disant que ce n’est pas bien, qu’on est quelqu’un de mauvais, qu’on va prendre du poids, etc. alors on se met à regarder le pot de Nutella© pour ce qu’il est, c’est-à-dire un produit qui est bon sur le plan gustatif, en tout cas pour moi. On peut alors aussi le regarder comme un produit qui peut poser problème sur le plan éthique, du coup ça replace le « problème » avec le produit au bon endroit. Il y a des gens qui font la guerre aux produits industriels, mais qui n’ont pas de problème à acheter des laits végétaux alors que c’est un produit assez transformé, ou des compotes industrielles, ou des protéines en poudre. Bien entendu, il y a transformé et ultra-transformé, mais il y a plein de produits industriels que la plupart des gens n’ont aucun problème à consommer. Par contre, on en diabolise d’autres. La pâte à tartiner, ça peut aussi être artisanale. On peut en faire à la maison. La peur est donc autour du gras et du sucre ! Moi, j’en suis un peu à me dire que, sauf pathologie particulière nécessitant de faire attention, en fait, il n’y a pas de problème avec le gras et le sucre. La nature est bien faite : le gras et le sucre sont denses en calories, ils sont hyper palatables. On ne peut pas en manger de trop, à partir du moment où on n’est plus dans une forme d’angoisse avec l’alimentation. À partir du moment où on est dans l’instant présent, afin d’en profiter pleinement, alors on ressent vraiment le plaisir et on est rassasié plus vite. Aussi, maintenant, je sens beaucoup plus mes papilles arriver à saturation, par rapport à ces produits gras et sucrés. Je ne ressentais pas ces sensations, avant.
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Alimentation intuitive et pleine conscience sont liées

  • Ce que tu décris de l’alimentation intuitive, via ton témoignage, c’est vraiment ce que moi je peux décrire comme une alimentation véritablement en conscience. Je retiens notamment cette dégustation du pot de Nutella©, comme si tu le redécouvrais. En pleine conscience, on explique ce « concept du débutant », cette découverte à la façon d’un débutant, pour découvrir les choses comme si elle n’avait jamais été rencontrée. Cette neutralité-là permet d’être pleinement attentive à ce que ça apporte. Je ne dis pas, et j’imagine que tu diras comme moi, que nous sommes en train, en permanence, d’être à l’écoute des sensations. Mais, c’est cet entraînement-là qui fait qu’on peut recevoir le goût, la texture, etc. d’un aliment, d’une façon optimale et surtout naturelle.
  • Ça, c’est vraiment quelque chose qui n’est pas facile, quand on travaille sur son comportement alimentaire. Moi, en tout cas, j’ai trouvé ça très dur, de remettre de la conscience, parce que ça demande de la concentration. Déjà, en général, nous sommes dans une époque qui a du mal à être dans la pleine conscience par rapport à quoique ce soit. Quand on a une alimentation troublée, quand on se met face à son assiette, notamment avec des produits que nous avons un peu diabolisés, il y a de la peur, de l’inquiétude, de la culpabilité, etc. et tout cela nous déconnecte. Nous n’avons pas envie d’être en pleine conscience, par rapport à ces émotions-là, si bien qu’on s’en coupe. Je ne dis pas du tout qu’il faut systématiquement être en pleine conscience quand on mange des aliments gras et sucrés, mais je dirais qu’il faudrait l’être le plus souvent possible. Déjà parce que plus on est en conscience, plus on prend de plaisir. Mais aussi, parce que, par exemple, si on prend un petit carré de chocolat pour se détendre, parce qu’on rencontre une petite crise émotionnelle : alors il faut en faire un bon moment ! C’est complètement normal, la nourriture est aussi là pour nous aider sur le plan émotionnel. En mangeant en pleine conscience, on aura une détente démultipliée et ça évitera de manger compulsivement le chocolat et, du coup, d’avoir une prise alimentaire importante, d’être inconfortable sur le plan digestif et de rajouter de la culpabilité. Plus on est en conscience, plus la prise alimentaire joue pleinement son rôle. Mais j’ai trouvé que c’était dur, de retrouver de la conscience ! À l’époque, quand mes signaux sont revenus, avec toutes les sensations qui vont avec – c’était à l’automne dernier – je méditais assez souvent. Je le fais un peu moins en ce moment. Je pense que ça correspond un peu moins à mes envies et je me rends compte que j’arrive à reconnecter avec d’autres choses que la méditation : en dansant, en cuisinant, en marchant, etc. Ça me correspond peut-être plus aujourd’hui, mais à l’époque, la méditation m’a vraiment beaucoup aidée. Je pense que ça peut être un bon outil pour aider à se calmer et à accepter des moments où on ne fait rien. Du coup, ça aide aussi à accepter des moments où on ne va que manger, et non pas être aussi en train de regarder de la télé, ou de discuter. Ça vient aider à être seul face à soi-même, puis seul face à son assiette. En ça, c’est vraiment un outil qui m’a aidé. Je ne sais même pas si je suis au bout du chemin, mais je vois bien que c’est un peu comme la conduite : au début, il faut être très concentré, notamment sur les contrôles rétro. Il faut tout regarder tout le temps… puis on passe en « pilotage automatique » et on ne remarque même plus qu’on procède régulièrement aux contrôles dans les rétroviseurs. Maintenant, je ne réfléchis même plus : régulièrement, au milieu d’un repas, je me détache un petit peu de la conversation pour me recentrer sur les goûts. À un moment du repas, je sens que je peux ralentir car je commence à avoir un peu moins faim. Quand je sens que les goûts sont en train de changer, je me réinterroge sur l’envie d’aller au bout de mon assiette. Il y a plein de réflexes comme ça, qui sont en train en passer en pilotage automatique. De temps en temps, j’essaie de refaire des repas vraiment en pleine conscience, mais on ne peut pas le faire tout le temps, car c’est épuisant. J’ai trouvé cela très fatigant. Ça constitue un réel exercice, de se mettre en pleine conscience.

Alimentation intuitive, mon témoignage : message de fin !

  • Tout à fait ! Nous allons bientôt nous quitter Jeanne, mais avant ça, j’ai envie de te demander ce que tu souhaites nous transmettre comme message. Dans ce que tu fais, notamment sur ton compte Instagram, je sens vraiment une envie de transmettre un message. Est-ce que tu as envie de nous donner un « mot de la fin » ? Comment tu voudrais que nous terminions ?
  • Je pense que le plus important, c’est peut-être de dire que c’est possible de vraiment guérir. C’est possible d’avoir une alimentation vraiment sereine. Si on a souffert de troubles du comportement alimentaire, c’est possible de vraiment tourner la page et d’avoir un rapport serein avec ça. Vous n’êtes pas condamnées à avoir un rapport compliqué avec l’alimentation parce que vous avez eu un rapport troublé à la nourriture ou un trouble du comportement alimentaire. C’est possible. Par contre, je suis vraiment, aujourd’hui, persuadée qu’il faut creuser les pistes psychologiques, parce que souvent, quand il y a des troubles du comportement alimentaire, il y a une histoire personnelle à creuser. Mais, je pense aussi qu’on ne peut pas se passer, à un moment, d’un travail sur le comportement alimentaire en lui-même. J’ai pensé résoudre mes troubles du comportement alimentaire uniquement en résolvant mes troubles psychiques… alors qu’en fait non. À partir du moment où on a connu des troubles du comportement alimentaire, on s’est déconnecté de son corps et je pense que c’est compliqué de se reconnecter sans effectuer aussi un travail sur le comportement alimentaire à proprement parler. C’est un travail qui est compliqué, qui est long, qui est douloureux. Quand j’ai retrouvé mes signaux, quand j’ai ressenti de nouveau la faim, la satiété, le rassasiement, tout le plaisir dans la bouche, quand j’ai de nouveau ressenti le relief des aliments, etc. ça a été très déstabilisant. Ce n’est pas que je ne ressentais pas ça avant, mais je le ressentais de façon 10 fois moins forte. Je pense que la dernière fois que j’avais ressenti ça, j’étais au cœur des troubles du comportement alimentaire, notamment dans les phases restrictives. Il y a eu quelques jours où je me suis dit « Ce n’est pas possible, je vais faire une rechute d’anorexie ». Ces signaux-là me faisaient peur, quelque part. Il faut tenir bon, il faut être bien accompagné. C’est pour cela que je pense que c’est très important de se faire accompagner par un professionnel de santé qui est spécialisé sur ces questions-là. En même temps, une fois qu’on est passé de l’autre côté de la barrière, qu’on a réussi à franchir cette étape-là, la vie est tellement plus simple ! Moi, je pense que j’avais refusé, à l’alimentation, la place qu’elle a jouée et qu’elle joue dans ma vie. C’est-à-dire que je ne voulais pas être définie par le fait d’avoir souffert de troubles du comportement alimentaire, je ne voulais pas être définie par mon poids, alors qu’en fait, c’est une histoire hyper importante de ma vie. C’est une part de qui je suis. Cette souffrance autour de l’alimentation, cette souffrance autour du poids, cette insatisfaction corporelle, etc., il a fallu que je leur fasse de la place, que j’accepte ce passé et que je laisse l’alimentation jouer son rôle au présent. Cela signifie, bien sûr, me nourrir, mais aussi ne pas refuser de me nourrir, ou ne pas refuser certains aliments pour des raisons définies dans ma tête de façon arbitraire. Cela signifie aussi accepter que l’alimentation ait un rôle émotionnel à jouer et que c’est OK, en fait. Ça ne veut pas dire « faire des compulsions », ça veut juste dire « la journée a été un peu dure, ce soir j’ai envie d’un repas un peu réconfortant et d’un dessert ». Et c’est OK, en fait ! Il n’y a pas de problème ! C’est quand c’est tous les jours, quand c’est dans des quantités astronomiques, quand ça devient de la souffrance, que c’est un problème. D’ailleurs, ça peut être un seul carré de chocolat, la prise émotionnelle. Depuis que j’ai accepté ça, j’ai l’impression d’avoir trouvé la clé qui ouvre toutes les portes. Il y a un dicton de je ne sais plus qui, qui dit que c’est la dernière clé du trousseau qui ouvre la porte. Je pense que j’avais, effectivement, fait beaucoup de travail et ouvert toutes les portes qu’il fallait, avec toutes les clés, mais que je m’étais refusé à utiliser la clé « alimentation ». Finalement, je me suis tellement plus apaisée sur le plan alimentaire, mais aussi sur le plan émotionnel : j’étais quelqu’un très à fleur de peau, très hypersensible… je pense que je suis encore hypersensible, mais j’accepte toutes les émotions beaucoup plus facilement. Je les accueille, je leur résiste moins. Je pense que, si on sent qu’il y a de la souffrance avec l’alimentation, ça vaut le coup d’entamer un travail. Il faut être prêt à le faire car ça demande de l’énergie, mais le jeu en vaut vraiment la chandelle. Si on a un problème avec l’alimentation, sans doute qu’on parlera de plein d’autres choses lors de la thérapie. Pour moi, c’est une clé hyper importante et c’est quelque chose de très précieux, d’avoir un comportement alimentaire serein. La nourriture n’est pas censée être source de souffrance. Ça, je ne l’ai compris que cette année, à 35 ans. J’aurai passé la moitié de ma vie à souffrir de manger, c’est absurde. Ça me semble absurde, aujourd’hui.
  • Je reste vraiment marquée par le fait que ça a commencé dès bébé. Il y a vraiment eu quelque chose dès bébé, qui finalement a pris d’autres formes, mais qui t’a accompagnée pendant des années. Aujourd’hui, tu dis qu’il y a une relation qui est « ajustée », c’est le mot qui me vient. Je retiens une idée de : vive l’alimentation, pour ce qu’elle est, dans ses différentes formes, c’est-à-dire se nourrir, se faire plaisir, soutenir l’émotionnel quand il a besoin d’être soutenu… mais en toute quiétude, d’une façon naturelle.
  • Tout à fait ! J’ai l’impression que, depuis que j’ai accepté ça, il y a plein d’autres choses qui viennent soutenir mes émotions. C’est-à-dire que, de temps en temps, quand je sens que j’ai besoin d’une pause, je vais plus facilement sentir que j’ai besoin d’aller marcher, par exemple. Je vais m’autoriser, à me dire que là, j’ai besoin d’une pause. Peut-être qu’avant, je ne m’autorisais pas la pause, donc je prenais quelque chose à manger, que je mangeais frénétiquement, sans faire de pause. Maintenant, je m’autorise la pause. Si j’ai envie de manger, je mange et c’est un bon moment. Mais si j’ai envie d’aller marcher, je marche. Si j’ai envie d’un thé chaud, je prends un thé chaud. Si j’ai envie d’aller dormir, et bien je vais dormir. Si j’ai envie de danser, je vais mettre 5 min de la musique et je vais danser. Voilà : je trouve qu’un travail alimentaire, si on croise les bonnes personnes en tout cas, souvent, c’est une première porte sur le fait de satisfaire plus généralement ses besoins, d’ordre physique ou physiologique, je ne sais pas quel est le bon terme, mais aussi d’ordre émotionnel. À partir du moment où j’ai réalisé que si j’ai besoin d’une pause, la pause est légitime, que si j’avais envie de manger, j’ai le droit de manger, et que je pouvais aussi avoir envie d’aller faire des étirements et ne pas prendre les pauses sportives comme des « allez, fais du sport, il faut compenser car tu es restée assise toute la journée… » mais plutôt comme des moments pour se faire du bien, alors l’état d’esprit est devenu tout autre, par rapport à tout ce qui procure du plaisir. Je pense que, sur le papier, il n’y a pas une grande différence entre ma façon de vivre et de manger par rapport à il y a 1 an. Je n’ai pas changé grand-chose au contenu de mon assiette. Quelqu’un qui regarderait juste le contenu de mon assiette ne verrait pas une grande différence, car je m’autorisais déjà des aliments dans cette phase de demi-guérison. Je culpabilisais de les manger, mais je les mangeais. Je pense que je mange moins, parce que je n’ai plus de compulsion. Je mange moins, de tout, mais ça ne se voit pas tant que ça sur l’équilibre au sein de mon assiette, ni sur la quantité de sport que je pratique. Mais l’état d’esprit est tout autre, et en fait, l’état d’esprit compte autant que l’acte en lui-même. J’ai peut-être recréé le lien entre le corps et l’esprit, alors que je pensais être quelqu’un de connecté à moi-même… Comme quoi, on peut vraiment se voiler la face 😉 Au moins, là je suis heureuse, alors qu’il y a 1 an, j’étais en souffrance par rapport à l’alimentation et par rapport à mon corps aussi. Mon poids n’a pas beaucoup varié, ces derniers mois, mais je m’aime beaucoup plus. L’état d’esprit, ça fait toute la différence, mais il faut accepter que ça prenne du temps. Il n’y a pas de baguette magique. Ça fait 1 an que j’ai entamé ce travail pour pleinement apaiser mon rapport à l’alimentation et ce travail-là, il arrive après 10 ans de psychothérapie, sur l’absence de TCA à proprement parler depuis 7 ans… mais ça me prend quand même du temps et je pense que j’ai encore des choses à déconstruire. J’ai l’impression que lorsque tout sera déconstruit, il faudra encore que je laisse passer au moins 4 saisons, pour tout intégrer, car nos besoins changent au fil des saisons, de nos envies. Il y a plein de questions que je me pose et pour lesquelles j’attends encore les réponses. Il faut accepter que ce soit long, mais la bonne nouvelle, c’est que, quand on entame un travail, en tout cas dans l’approche de l’alimentation intuitive et son pendant français, le GROS, ça va mieux très vite. Le chemin est long, mais le soulagement est rapide. Pour les personnes avec lesquelles j’ai parlé en tout cas, tout le monde a le même constat : très vite, ça va beaucoup mieux. Moi, je l’ai senti au bout de quelques mois : j’avais vraiment une charge mentale en moins.
  • C’est important que tu partages ça, effectivement. Je te remercie beaucoup, Jeanne, pour avoir parlé avec nous de ton rapport compliqué avec la nourriture, des troubles du comportement alimentaire que tu as traversé et de ta découverte de l’alimentation intuitive, via un témoignage instructif. Merci pour ce temps qu’on a passé ensemble et pour tous ces messages que tu fais passer et qui sont très précieux pour les personnes qui nous écoutent et pour moi aussi, qui continuent à apprendre en vous écoutant, tous les jours, les unes et les autres, au fur et à mesure de ces entretiens.
  • Merci à toi, pour cet échange et pour ton écoute, parce que j’ai beaucoup parlé ! Merci d’offrir un outil supplémentaire pour parler de l’alimentation et d’un rapport serein avec l’alimentation, avec des témoignages. C’est bien que ces podcasts aussi, se multiplient. Je pense que nous en avons besoin.

Merci d’avoir lu jusqu’au bout cet article sur l’alimentation, via le témoignage de Jeanne ! Vous pouvez la retrouver sur son compte Instagram. Si vous souhaitez, vous aussi, venir contribuer en apportant votre témoignage d’une relation compliquée avec la nourriture, dans un prochain épisode de mon podcast sur l’alimentation, n’hésitez pas à me contacter, via mon site internet ou mon compte Instagram. Comme toujours, je serais très heureuse de recevoir vos commentaires !

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